jeudi 15 juillet 2021

ATELIER DU 14 Juillet 2021  Lyon
participants : VD - GD - GP - RD

Matériel mis à disposition :  40 fragments extraits de débuts de poèmes anciens et contemporains

Choisir deux fragments (ou laisser opérer le hasard )  et écrire un texte sans aucune contrainte de formes littéraires spécifiques ( 1h 30)

_____________________________________________________________________________


G-P

Les deux fragments (tirés au hasard ) :  NOVALIS et pierre REVERDY




 

Tombé là

 

 En vérité ça commence sans choix. Tu es là, la terre craque, la chimie des corps opère, un petit cercle de regards tous noués entre eux par un sang bavard tombe en émoi et c’est l’événement.

Toi, au milieu, tu n’as rien entre les doigts, rien validé. Le jour te glisse sur les épaules. Les faits, les bombes, les boulimies de terreurs, les poids économiques qui ont probablement retardés ou avancés ta venue restent une vapeur sous tes ongles, un pavé mou sous tes premiers pas étourdis.

 

C’est étrange ces fables qui poussent tout autour de nous dès les premiers babillements. Qu’importe le lieu, la naissance, l’étoile, qu’importe la finesse des parements au sein du cocon parental, une végétation de lianes s’infiltre lentement dans la moindre petite alvéole du commun, liquide et sucrée. Et les voilà qui sourient, la joue rosée et béate de ceux qui mentent pour la bonne cause.

Ça me plaisait à moi d’être un enfant de mai, je me voyais comme la réplique du grand séisme printanier, un fragment de braise expulsé par les premiers crocus et voué à faire pâlir un peu plus les brins de muguet d’une énième renaissance. A mon sens l’arrivée au cœur de ces mois d’explosions me classait illico aux plus près des bêtes, dans la logique organique du vêlage le plus sauvage. Un pantin humain -certes- mais déployant ses racines à même la forêt (pensez donc). Aucune graine portée par le vent n’a choisi de tomber là, entre les deux dalles d’une terrasse bétonnée. Parlez-moi de Dieu, du mérite, que dalle, du vent ! Ce n’est qu’un foutu coup de bol voilà tout !

 

Nos aïeux font de la broderie dans nos crânes. Un travail fin, instinctif ou presque. Oh bien sûr ils ne pensent pas à mal, ce ne sont que des lègues de tissages antérieurs, du folklore, du confort pour faire l’amour plus ferme, pour rassembler nos émois sur la même photographie de famille. Mais les fils sont là, présents et forts de leur amoncellement ils savent se faire oublier. La greffe après plusieurs tours de piste devient vite la vie, dans toute sa réalité de projections d’ombres. Nous déambulons dans cette armure légère comme dans la tenue d’Adam qui nous liait aux bêtes autrefois. Personne ne pense à mal, J’imagine.

 

Regardez-le ce sourire jovial, ce front volontaire ! Celui-ci souhaite simplement se pencher, avoir un cou immergé dans le bain tumultueux du monde, se nouer les bras aux autres amas de cellules réunis dans la même pièce, au même instant (aussi grisés que temporaires). Nous ne sommes finalement que l’actualité de nos semblables, une perpétuelle réaction en tentative d’oubli. Avec ce néant qui nous court après comme un forcené.

 

Quelque chose s’est évanoui au fond de mon intestin grêle. De ces zones-là remonte parfois un vide qui inonde mes tempes et mes arcades, le sentiment d’une solitude révélée, d’un couloir de lumière dévoilant avec brusquerie les structures architecturales en carton-pâte qui jalonnaient son paysage. Une lumière d’odeurs froides et d’accents secs sur la peau.

 

Et me voilà ici, à ce carrefour perlé de klaxons, la grande furie des matins pressés qui se désosse le civisme jusqu’à monter sur le flanc du voisin, à se rouler sur la mâchoire pour gagner dis mètres de liberté en chocolat : anthropophagie de grands boulevards. Le centre commercial m’inspecte au loin avec sa tour d’hécatombes, avec sa mue d’écailles au granit qui tente de séduire les foules. Le fait est qu’ils seront là aujourd’hui, tous en famille, boursouflés d’exploitations souriantes, de l’esclavagisme à plein dans les sacs en papier kraft, des pourcentages de bonheur sucrés plein les yeux et les gobelets. Ça sentira la mort mais la mort en couleurs, l’échec son dolby surround surligné par des myriades d’écrans épileptiques qui immolent au quotidien la fibre profonde de l’espèce.  Le ventre exalté ils traîneront leur frénésie. Quelques poèmes passeront, compressés à l’arrière dans la tuyauterie des coursives. Le ventre exalté ils me diront qu’ils ont choisi de venir ici pour… pour tuer le temps.      


GP 

_____________________________________________________________________

VD


les deux fragments choisis
yannis RITSOS  et Charles JULIET




Cela faisait déjà dix jours que j’entendais des bruits venant de la chambre voisine.

Comme un bruit de clou que l’on enfonçait dans un mur mais ce bruit était si sourd, si lointain de la violence du marteau que je n’étais pas certain que celui-ci en était à l’origine. Ou peut-être que mon voisin était devenu fou et qu’il se tapait la tête contre le mur mais à la vue des petits éclats de plâtre et de peinture écaillée qui tombait de l’autre côté, chez moi, sur le parquet, juste après ces coups, je me disais que c’était impossible sinon il serait mort depuis longtemps.

 

Un soir, le concierge de l’hôtel frappa à ma porte. Je lui ouvris non sans mal, la porte grinçait et les charnières semblaient avoir capitulé devant la vieillesse.

J’eu un léger mouvement de retrait devant cet homme étrange. Il était grand, fin, quelques cheveux gris sur les côtés de son crâne chauve, le visage pâle accentué par la lueur de la bougie qu’il tenait à la main. Sa redingote et sa cravate noire étaient un peu élimées, mais sa chemise blanche était impeccable. Une certaine distinction émanait de lui malgré le poids des années.

Voilà qu’il venait m’offrir une carafe de leur alcool maison. Je fus un peu surpris mais après tout, je résidais dans cette chambre depuis un certain temps déjà. J’esquissais un sourire et le laissait entrer. Il déposa le plateau avec la carafe et le verre sur mon bureau et s’en alla en me souhaitant une bonne nuit. Je le regardais s'éloigner dans le long couloir sombre, sa chandelle à la main.

Aussitôt la porte fermée, je regardais la carafe, l’alcool était vert. Cela me laissait un peu dubitatif, cela n’avait rien à voir la couleur pourpre d’un bon vin que l’on hâte de porter à ses lèvres, mais la curiosité s'empara de moi et voilà que je servais un peu de cet alcool et la première sensation fut étrange, mais agréable. Certes l’alcool était très fort cette saveur de plantes était extrêmement addictive. Je m’en servis la moitié d’un verre et me mis à ma table de travail. Les lignes d’écriture venaient se poser sur le papier comme si une inspiration venait envouter ma plume et mon esprit. Des lignes et encore des lignes, l’encrier se vidait comme jamais. Une chaleur envahissante envahissait mon corps et mon esprit. Mais ma vue soudain se troublait, mes membres s’engourdissaient, je commençais à avoir du mal à respirer. Il me fallait ouvrir la fenêtre. J’eus beaucoup peine à me lever et à me frayer un chemin jusqu’à elle. Mes jambes étaient faibles. Plusieurs fois, je faillis m’évanouir. Ah ! Cette fenêtre si proche et si lointaine. Je l'ouvris dans un ultime effort et m’écroulait sur le rebord de celle-ci, en sueur. La pluie tombait fortement. Je laissais ma tête sous cette pluie froide le temps de reprendre mes esprits. J’ai dû entre temps m’évanouir, car je suis revenu à moi qu’en plein milieu de la nuit. Je refermais la porte et m'écroulais sur mon lit. Épuisé.

À mon réveil, ma tête tournait, j’avais la nausée. Je me rendormis aussitôt pour ne me réveiller qu’en début de soirée.

Quelqu’un frappa à ma porte. C’était mon voisin de chambre. Il avait l’air furieux. Il me dit que j’avais passé une partie de la nuit à taper contre le mur. J’avais beau lui expliquer que je m’étais trouvé mal et que j’avais passé ma nuit et ma journée à dormir, mais mon explication ne l’avait pas convaincu. Il partit en claquant ma propre porte avec une telle violence que ma chandelle s'éteignit.  J’étais comme abasourdi par ses propos. 

Je m’assis à ma table de travail, un peu hagard, et me mis à lire ce que j’avais écrit la soirée précédente. Dix pages ! J’étais stupéfait ! Dix pages écrites comme jamais. Bloqué dans mon écriture depuis trois jours, j’avais achevé la partie la plus compliquée. Mon regard quitta mes feuilles pour se diriger vers la carafe. C’était donc ce fameux alcool. Ma nausée disparut devant une telle exaltation. 

Le concierge passa rapidement me déposer du pain, de la terrine et une pomme.

La nuit était déjà là, il faut dire que j’avais passé la journée à dormir et la nuit tombe si vite en hiver. Je fumais une cigarette à la fenêtre, l’air froid entrait violemment dans mes poumons comme une aiguille d’acier. Je me remis au travail. Mais rien ne venait. L’église sonna neuf heures du soir, puis dix, puis onze. Rien. Pas même une rature. 

J’observais l’alcool vert, envoûtant et sage dans sa carafe allongée. À force de l'observer, il devenait presque insolent. Je ne résistais pas longtemps et m’en servait un verre que je buvais par petites gorgées. Mon écriture jaillissait. La carafe était presque vide et je ne perdais pas une seconde de peur que l’effet s’évanouisse. La même chaleur envahissait mon corps, mais cette fois-ci, je suffoquais, l’alcool était monté directement à ma tête. Ce n’était plus la nausée. J’étais pris de tremblement et des cris terribles sortaient de ma gorge. Puis des éclats de rires, puis à nouveau des cris terribles. Devant le grand miroir, je me regardais en me tenant la gorge avec mes deux mains afin qu’aucun son ne s'échappe. J’observais mon teint cireux, mes yeux exorbités, mes cheveux en bataille.

Je devenais fou ! Fou ! Fou ! 

Il me fallait en finir, je me tapais la tête contre le mur. Le plâtre et la peinture tombaient. 

Deux hommes défoncèrent ma porte et me jetèrent dehors.

Terminer l’enfermement.

 

Dans la rue, les passants et les bruits de la ville semblaient indifférents à mon existence.

 

J’étais enfin un homme libre.

 

___________________________________________________________________________


GD





___________________________________________________________________________

Les deux fragments choisis :
jean Pierre DUPREY et Alain BOSQUET



 

LE VIRTUOSE 

 

 Trois semaines déjà que je pouvais contempler la marée chatoyante des toits qui venait mourir sous ma fenêtre.
J’avais trouvé ce logement dans le plus ancien quartier de la cité en même temps que s’ouvraient pour moi les portes d’un atelier d’imprimerie qui avait bien voulu m’employer comme ouvrier typographe.

Mes horaires à l’atelier en journée me permettaient de me livrer une grande partie de la nuit à une coupable passion, j’ai en effet un aveu à vous faire, à vous qui découvrez ces lignes qui resteront comme seules preuves de cette existence (pour laquelle  je n’avais pas songé à un tel dénouement démentiel) c’est à la nuit tombée donc que je m’imagine poète et que je livre bataille pour tenir la plume malgré toute la fatigue d’un labeur contraint.
(Qui n’a pas connu ce désir irrépressible de créer alors qu’il est rivé à une tache absurde et répétitive ne connaît pas véritablement cette affreuse souffrance du travail obligé.)
Mais j’en reviens à mon récit, à ce que je nommerai sans hésiter l’expérience la plus incroyable et merveilleuse qui m’a été donné de vivre depuis le jour si sombre de ma naissance.
La rue où trônait l’imposante façade de mon immeuble était très passagère le jour et plutôt calme la nuit, seuls montaient la garde deux grands flamands qui avaient troqué leur couleur rosâtre pour le gris terne du métal, leurs becs crachaient sur la rivière de bitume des cônes de lumière froide et jaunâtre.

De l’autre côté de l’immeuble une voie rapide avalait ces dérisoires habitacles vrombissants emplis de spectres qui plus tard rejoindront ces décharges à ciel ouvert où se décomposeront en étoiles de ferraille tout ce qui faisait leurs lignes orgueilleuses et clinquantes.

Même si de ma fenêtre j’avais une vue imprenable sur les toits je n’étais pas au dernier étage, un monsieur très âgé vivait dans la mansarde sous la pente roide du toit.
Je l’avais croisé dans les escaliers à deux reprises en rentrant de l’imprimerie .Un bonjour à peine audible était sorti de sa barbe mal soignée qui lui tombait sur la poitrine, petit, maigre, le dos cassé (par une vie dure de labeur sans doute), le personnage au premier abord ne m’avait pas inspiré de la sympathie.

J’ai le sommeil assez lourd mais comme je vous l’ai déjà dit je m’efforce d’écrire après la disparition du soleil.
Un soir, (c’était lors de ma première semaine d’installation) alors que j’étais plongé dans un poème qui voulait bien se livrer malgré l’emprise de la fatigue, une musique lointaine se glissa le long des plinthes vermoulues de mon logement, créant de légères perturbations dans les tuyauteries plus habituées à des gargouillis sonores qu’à ces quelques notes faisant vibrer mes 3 osselets internes qui accomplirent sans sourciller leur devoir de transmission jusqu’au siège de mes perpétuelles angoisses.

C’était une musique assez lancinante, comme une plainte animale inlassablement répétée, j’ouvris toute grande ma fenêtre qui par un miaulement tenta un dialogue furtif avec cette suite de notes obsédantes.
Un instrument à cordes pensais-je violon ? violoncelle ? contrebasse ? et puis il y avait cette distance de l’origine sonore, elle semblait venir de vertigineuses hauteurs.

Je sortis sur la  palier et montait à l’étage, là où vivait le vieil homme. La musique était plus forte derrière sa porte, je collai mon oreille contre l’épais panneau, il n’y avait plus aucun doute c’était bien là derrière qu’un instrument répétait en boucle cette singulière mélodie si on pouvait nommer ainsi cette avalanche de sonorités qui semblaient sortir péniblement d’un chaos indéfinissable. Je redescendis sans oser importuner ce mystérieux locataire musicien.

Les nuits suivantes la musique revint en force, je ne parvenais plus à écrire, les lignes dansaient devant mes yeux, prises elles aussi dans les mouvements sonores qui s’infiltraient dans toutes les régions de mon corps. Je ne comprenais plus le sens des mots qui devenaient autant d’hiéroglyphes en attente d’un nouveau Champollion. 
Cette musique qui semblait gagner chaque nuit en nombre de notes et en puissance semblait vouloir prendre possession de mon âme.
Une nuit, épuisé par cette colocation contre nature je sonnai à sa porte, arrêt brutal de la musique comme effrayée par la concurrence déloyale de cette note misérable d’une non moins misérable sonnette.
voix tremblante et grinçante – «  Quiii c’èèèèst ? »
En retour derrière la porte close me forçant à contrefaire une voix aimable
j’expliquais brièvement la gêne que je vivais bien qu’appréciant hautement la musique.

La porte eut le même grincement que la voix de son propriétaire et une main osseuse et fébrile m’invita à entrer.

L’étrange personnage vivait dans le dénuement le plus total , un lit défait aux draps douteux, une chaise bancale, une table encombrée de vaisselle sale et au centre de ce petit théâtre pitoyable un violoncelle dressé comme une divinité oubliée contre un mur écaillé.
Le lustre de la caisse de résonance avait des brillances que ne pouvait expliquer le seul faisceau de lumière pisseuse qui tombait de cet œil de verre oscillant au bout de son nerf optique qui pendait, arraché à la tristesse d’un plafond d’apparence poisseuse. 
« Ainsi vous jouez donc de ce violoncelle ? »  lui dis-je afin de briser le silence gênant qui pouvait s’installer.
le vieillard abandonna la légèreté de sa carcasse sur l’unique chaise qui ne laissa échapper aucun gémissement sous le poids de ce fantôme,  d’une voix où perçait à la fois le découragement et une espérance non feinte l’homme esquissa une réponse, ses mains enserrant un visage dont on devinait malgré la barbe envahissante les traits torturés par de très longues veilles.
« J’essaie de trouver une autre voie dans ma musique, aussi je tente de m’en approcher chaque nuit, mais chaque aube me montre un nouveau chemin hérissé d’autres obstacles à vaincre, j’espère néanmoins  pouvoir la découvrir un jour cette voie et ce jour-là les jours heureux reviendront »

Un rideau dissimulait la fenêtre, tout en écoutant le vieillard,  j’avais  discrètement soulevé l’épais tissu et j’avais hasardé un œil à l’extérieur , avec une agilité étonnante pour son âge le vieillard avait bondit de son siège et avait rabattu violemment le pan du rideau, tout son corps semblait se tordre sous une affreuse tension intérieure il bredouilla : «  ce violoncelle est un leg de ma famille, quatre générations en ont bénéficié et il a disons certaines qualités particulières, mais il est très difficile à apprivoiser »
Il s’interposait maintenant entre moi et la fenêtre comme un cerbère «  votre curiosité est maintenant satisfaite, je suppose ? »  et sa main squelettique me désigna la sortie.
Je vivais à l’intérieur un intense bouleversement, en effet ce que j’avais entrevu par la fenêtre alors que j’avais soulevé un angle du lourd rideau
qui l’escamotait m’avait effrayé au plus haut point, mon regard n’avait rencontré qu’un espace d’une noirceur inquiétante et on ne pouvait incriminer la seule mauvaise transparence des vitres : toute  lueur et rumeur de la grande ville en était inexplicablement absente, et cette fenêtre était exposée du côté le plus actif et bruyant de la cité.

Cette vision  fugace d’un aussi incompréhensible abîme me fit frissonner malgré la chaleur moite qui régnait dans cette petite chambre. La réaction très vive du vieillard m’avait elle aussi effrayé, Quel affreux secret cachait donc ce vieillard musicien ? je me rappelais en cet instant une nouvelle de Lovecraft qui m’avait dans ma jeunesse terrifié la musique d’Erich Zahn, se pouvait-il que cet homme converse avec son violoncelle avec des puissances maléfiques ? je me raisonnais, mon imagination me jouait-elle de vilains tours ? Laissons là à la seule magie du livre me dis-je.
Après avoir remercié  l’inquiétant vieillard, je m’en retournais à mon appartement désorienté et l’esprit affreusement  tourmenté.

Réalisant qu’une solution serait impossible à trouver avec ce sinistre locataire, je me préparais à supporter l’insupportable, mes labyrinthes auditifs virent défiler les jours suivants des cohortes de soldats de coton qui tant bien que mal veillèrent sur mes prétentions poétiques.

Jusqu’au soir où … ou devrais-je dire en plein cœur d’une nuit ? Cette fidèle ligne de défense cotonneuse fut enfoncée par un fracas que j’identifiais sur le vif comme un énorme craquement qui ébranla le plafond d’où tomba une neige poussiéreuse.
Pressentant un drame chez mon voisin je me précipitais à son étage, j’appelais, aucune réponse, une forte lumière rampait sous sa porte et crevait derrière moi le gouffre de la cage d’escalier, je m’appuyais de toute ma force contre la porte et elle céda, déjà certainement mise à mal par ce que j’allais entrevoir.

Ce que j’avais cherché inconsciemment durant toute ma vie ingrate et sans joie, la révélation d’un ailleurs où la liberté de l’âme serait délivrée à tout jamais de la gangue pesante du corps se tenait là soudain devant moi.
Est-ce le hasard qui avait guidé mes pas jusqu’en ce lieu ?  Jusqu’en cet instant ? Est-ce lui qui avait tout orchestré à la note près ?  

Ce que je découvris en franchissant le seuil de cette chambre (ou devrais-je dire antichambre ? ) bousculait toutes nos croyances,  bouleversait toutes nos logiques humaines.

La fenêtre était béante, le rideau avait été arraché, une immensité qui défiait les limites de l’œil humain avait remplacé toute la ville, mais ce n’était plus l’obscurité comme je l’avais entrevu lors de ma visite mais une lumière intense qui après avoir inondé la chambre dessinait ce que l’on pouvait décrire comme une route infinie qui se précipitait dans ce qui n’était pas un ciel, mais un espace dans lequel tournoyaient des constellations nées du cerveau d’un artiste saisi de démence.

A mi-chemin de cette route (mais ces mots tentent trop maladroitement de décrire une réalité qui ne supportait plus aucune comparaison terrestre) le vieux violoncelliste me faisait signe, ce n’était plus lui ou disons que les signes de l’accablante vieillesse l’avaient totalement abandonné, il flottait jeune, imberbe et souriant des lucioles dans les yeux, entre ces mains agiles l’archet dansait sur les cordes.
Et c'était une incroyable symphonie 
qui jaillissait maintenant de son instrument, en place de celle que j'avais entendue au cours de toutes ces nuits,  une joie indéfinissable en émanait, cette joie envahissait toutes les fibres de mon corps, une parole s’imposa comme un ordre en cet instant à mon esprit : « presse toi la voie va bientôt se refermer et après il ne sera plus temps ! » je me souvins aussi des paroles du poète : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque »

Après avoir griffonné ces dernières lignes je cédais à la sagesse de ces voix intérieures. Vous qui me lisez, qui doutez certainement de la véracité de ce récit, qui attendez une suite improbable, sachez que le ciel lui, ne peut attendre.

RD

15 07 2021

______________________________________________





dimanche 5 avril 2020

ATELIER D’ÉCRITURE L'ENTRE-DEUX


Proposition  avril 2020



Choisissez deux photos.
Ces deux photographies doivent représenter un « avant » et un « après »
Écrire dans l’entre-deux,  c’est-à-dire imaginer une scène, un acte, voir un monologue intérieur ( tous les genres littéraire sont autorisés)  avec l’unique but d’occuper cet espace entre les deux instantanés tout en gardant une certaine cohérence entre les deux images.



                                                                           15 ans


                                                                              23 ans 


 

Le devenir adulte

J’ai 15 ans.
D’après la biologie je suis adulte, car l’animal-humain que je suis est mature sexuellement. Un corps biologique apte à la reproduction, valorisé par le statut légal de majorité sexuelle. La société m’offre officiellement l’autorisation de baiser et pourtant je vois tous les jours que c’est la classe dominante et son récit qui nous viole. Je vois aussi qu’elle considère mon sexe comme faible, infantilisé. Pour grandir et être accepté, il faut que je renie ce gras qui peu à peu m’enveloppe, ces poils qui poussent, ces hanches qui s’élargissent, ce sang qui coulent tous les mois.
Le problème n’est pas celui de mon propre corps, mais celui du notre sale corps social.

J’ai 16 ans.
Je ne veux pas faire part d’une société qui souhaite que ma peau soit lisse comme celle d’un bébé ? Que mon pubis et mes aisselles soient imberbes comme celui d’une enfant ? Que ma silhouette soit semblable à celle d’un bambin avec des seins ? Que mes règles soient sales au point de les taire, de les cacher ? Le patriarcat a des airs de pédophile, n’est-ce pas ?
Les injonctions souffrent de double-pensée : « deviens femme mais reste une petite fille baisable »

J’ai 17 ans.
J’ai entendu qu’il y en avait un qui disait qu’on n’est pas sérieux à cet âge-là. C’est peut-être quand on comprend que le sérieux de l’humanité ambiante est une façade qu’on se laisse guider par le brouillard. On joue les acides clowns, car rire est la seule arme de dérision massive qui nous reste. L’humour prend en considération ce qui mérite de l’être, il pense les plaies, avec la naïve idée qu’elles pourront cicatriser. A vifs, la violence du monde se lance dans mon cœur. Je sens que je n’ai pas encore tous les outils pour la décrypter. L’instant est éternité, l’art est mon meilleur ami quand le futur me chuchote « non ».
Majeur, pas encore, seul mon doigt levé l’est.

J’ai 18 ans.
 J’entends souvent que c’est l’autonomie financière qui fait de nous des adultes. Je viens de passer mon bac, rite de passage officiel des sociétés occidentales. Rite noté, quantifié, normé où discipline et qualification sont les mots d’ordre pour rentrer dans les carcans sculptés qui m’attendent. Si tu ne sais pas apprendre le cul assis sur une chaise, si tu aimes être responsabilisé dans l’apprentissage, si tu es trop lent ou hyperactif, si tu vis dans la misère, si tu te fais contrôler par les flics en revenant du lycée, si tu as des phobies scolaires se sont autant de bâtons dans les roues du carrosse. Je commence à travailler en me promettant de ne jamais suivre un chemin qui ne me correspond pas…mariage, crédit, enfants, propriété immobilière…
Ni mari ni patron. Ni madone ni patronne. Ni oubli, ni pardon.

J’ai 19 ans.
J’ai entendu trop d’horreur, je me barre de l’échiquier, avec mes quelques euros en poche sur les routes en auto-stop. Les voitures qui m’emmènent prennent de belles routes plus émancipatrices que leur carrosse plaqué or. Si ce qui différencie l’enfant de l’adulte c’est être conforme à ce récit, je veux grandir dans les porosités de sa frontière. Je veux me battre corps à corps avec le monde pour mieux l’enlacer ensuite.
Je n’ai pas le syndrome de Peter Pan, juste de celui du destin désirant.

J’ai 20 ans.
J’entends depuis que je suis rentrée qu’il faut que je me trouve un « vrai métier ». A présent, je me définis comme artiste-peintre, car c’est le savoir-faire que je travaille le plus, qui m’obsède, c’est un nouveau vocabulaire pour être au monde. Aux yeux de la collectivité, je suis une nounou, même si je passe largement plus de temps à créer qu’à garder des enfants car c’est comme ça que je paye mes factures. Je me mets à croire que si on me laisse la responsabilité de garder des enfants, c’est que j’ai enfin atteint leur « sacro-saint statut d'adulte ».
Je viens d’apprendre que je suis pauvre.

J’ai 21 ans.
J’entends qu’être adulte c’est guérir ses blessures d’enfance. C’est prendre par la main cet enfant recroquevillé, apeuré, dans la cour de récré de notre inconscient et l’emmener danser sa peine. Je garde son regard naïf et son désir de rendre le monde meilleur. L’enfant qui grandit a de moins en moins peur face à l’altérité.
Notre histoire nous sculpte en forme de burin.



J’ai 22 ans.
Devenir adulte c’est rendre intelligible sa révolte, c’est se réapproprier sa puissance d’agir sur le monde, c’est tenter de se faire une place dans le collectif. C’est apporter sa pièce au puzzle. Je veux être autonome de ce système mortifère, m’associant à d’autre pour créer un dessin qui sera notre.
. A quoi bon devenir adulte si on se résigne à habiter dans son nombril avec sa petite famille?

J’ai 23 ans.
J’entends que les enfants veulent devenir adultes, que les adultes veulent redevenir enfants. Je me questionne sur cet état-valise. Être adulte, comme être femme, est une construction sociale. La définition est assez relative. Pour les uns c’est savoir gérer sa frustration, ses émotions. Pour certains, c’est savoir s’inclure dans le vivre ensemble. Pour d’autres c’est savoir faire l’amour sans être baisé. Et pour d’autres encore, c’est savoir remettre en doute ses certitudes.
A quoi bon devenir adulte si on ne vit pas sa vie comme une œuvre d’art ?



Lili  Z

                                                         ________________________






J’ai 15 ans
D’après la biologie je suis un humain - mon corps sage est fermé – on dit qu’on commence à se poser des questions importantes à 15 ans. Pour moi ce n’est pas le cas. La sexualité qui dort jusqu’à la puberté c’est des conneries. Tout le monde le sait, mais personne ne veut parler de cela. Sujet tabou encore. Alors quand on n’est pas dans les clous depuis toute petite. J’ai remarqué que ceux qui se posait la question juste à l’adolescence était dans un autre problème – trouver sa place – se sentir unique – utile – vouloir changer le monde – quand je les vois je me demande comment ils ressentent  leur corps ? Trop lourd ? Trop léger ? – un trop qui parle de quel manque – de quel rêve ? j’ai 15 ans et pour moi rien ne change -  la même souffrance qu’avant que mes souvenirs s’impriment dans ma boite crânienne.

Je suis une âme perdue depuis 15 ans et 9 mois


J’ai 16 ans.


 J’entends le brouhaha des autres – il chante un air qui m’étouffe - rien de nouveau – tous croient être dans le nouveau et pourtant c’est le même brouhaha depuis des siècles – que sera ce brouhaha demain ? un chant partisan pour vivre en se croyant exceptionnel – le pire c’est que j’aimerai faire parti de ce brouhaha - mais je ne le comprends pas – les sons vibrent trop bas – ils m’écœurent – j’ai une autre musique dans la tête – et ça me serre le cœur



J’ai 17 ans

Du blanc partout – j’ai le temps de réfléchir – je déchire le voile – j’accepte ce que je suis – ici même à l’isolement  je me sens moins seul que dehors – c’est plus doux – un nuage plume - oie canard -  duvet – comme celui qui poussent sur mes joues – il ne deviendra pas plumes piquantes – hérisson – je garderais mes traits fins – mon regard d’ailleurs et je donnerai à mon âme l’enveloppe qui est la sienne – nous sommes au vingt et un siècle – je ne me cacherai pas – je dis oui à la vie – c’est ma nouveauté à moi – l’adolescent qui dit oui  à ce qu’il est . Qui dit son nom et qui arrête de dire non
Aujourd’hui je le dit je m’appelle aurore – il faudra s’habituer


J’ai 18 ans

Je suis sortie – j’ai marché - j’ai changé ma garde de robe – des robes fleuries qui disent la vie – du rouge carmin sur mes ongles -  j’ai trouvé les sous-vêtements qui me feront patienter. Mon père n’a pas supporté. Mais au fond cela ne change pas grand-chose – je suis majeure – ma mère vient me voir en cachette – j’ai commencé un traitement – je suis bien – je jure à mon âme que je vais lui donner le monde où elle pourra rire et jouir – je suis encore dans le liquide amniotique – bientôt je serai née – bientôt je pourrais existé
.
J’ai 19 ans
Voilà je suis née
1 plus 9 cela fait 10, un je suis une. Enfin presque une. Presque lune. On m’appelle mademoiselle je me sens fière d’être moi-même. Je commence à avoir des amis – enfin des gens à qui parler - pour la première fois – la première fois – j’ai peur – de la première fois – de l’opération – je vais partir au Québec – c’est plus simple qu’ici –

J’ai 20 ans
Je n’en peux plus aujourd’hui j’ai des seins et un pénis -  mon visage est  comme celui de Janus  - je croyais que je trouverai la liberté – j’ai rencontré un garçon – à la clinique – il m’a expliqué que maintenant il y a mieux que de tuer son père – je n’ai pas compris -  et puis j’ai vu son père – il était --- brisé --- pire que de tuer – pire que de mourir – changer de sexe pour punir ce père – le punir de quoi ? Est-ce que moi aussi je punis mon père ? je ne veux plus penser – je ne veux plus être ici – je ne veux plus de corps – aucun – le brouhaha revient – ça chuchote à chaque heures du jour et de la nuit – ma bouche est pleine de muguet – je ne peux plus rien avaler



J’ai 21 ans
Le blanc m’a enveloppé pendant toute une année – avant la majorité c’était à l’Âge de 21 ans – j’ai l’impression d’être vieux – si vieux – d’avoir traversé des siècles – d’avoir vécu la préhistoire le moyen âge et l’inquisition et puis toutes les guerres – on m’a opéré… et curieusement je me surprends à me penser comme une île. Un IL en elle ou une elle en île. Aurore c’est bien  - c’est le lever du jour – c’est le prénom qui parle d’une renaissance – je ne serai jamais une vraie fille dans le sens biologique du terme – ni plus -  un homme – je suis ce que je suis – une île au milieu de l’océan.


 J’ai 22 ans
Je ne veux pas aller dans la communauté trans – j’ai été enfermé pendant des années ce n’est pas pour recommencé -  je veux toutes les couleurs – j’ai commencé la musique – la nuit avec un casque – le jour je travaille au super marché – c’est simple – pas trop dur – au moins je gagne ce qui me permet de vivre - je sens que quelque chose change – pas que pour moi – partout – à moins que ce ne soit mon regard qui ne voit plus de la même façon – j’ai quelque complications – je sais que je ne vivrai pas vieux – alors


J’ai 23 ans
Je suis « la femme qui joue de la batterie dans un groupe de jazz »– je rentre chaque soir dans le rythme – structure la mélodie – je vais vers la contrebasse ou le sax avec la même compréhension – c’est comme une énergie qui viendrait de plus grand que moi – et quand cela se passe – je suis moi – complètement moi – au-delà de ce sexe que je n’ai pas  - de vos regards et du mien – au-delà du social – je suis simplement juste à ma place et je vis – j’ai 23 ans et je vis – je tape sur mes toms cymbale et nous rentrons ensemble dans l’univers – je peux regarder tes yeux sans que tu baisses les tiens
J’ai 23 ans et hier mon médecin m’a fait comprendre que si je voulais
Je pourrai vivre
Très très vieille

Je m’appelle aurore
Je vous aime

Muriel 1H





ATELIER DU 14 Juillet 2021  Lyon participants : VD - GD - GP - RD Matériel mis à disposition :  40 fragments extraits de débuts de poèmes an...