jeudi 14 février 2019

ATELIER ECRITURE EXPERIMENTALE SUPPORTS PICTURAUX Janvier 2019



Janvier 2019     Atelier  expérimentation  sur supports picturaux  





LA FEMME D’EN FACE

D’après l’œuvre night Windows  d’Edward Hopper
Image non libre de droits selon la réglementation française, nous ne pouvons  donc la reproduire ici




Et voilà ! Le type vient de partir !
Au moins avec elle, pas besoin d’aller au cinéma, j’ai un feuilleton passionnant en direct tous les jours !
Elle habite dans l’immeuble d’en face. Son appartement aux trois grandes fenêtres sans rideaux juste en face du mien.
Il faut dire qu’elle trompe bien son monde derrière son apparence glaciale.
Tous les matins, je la regarde se préparer.
Tailleur strict, cheveux tirés en chignon et ultime touche sensuelle, une bouche qu’elle teinte de rouge avec une précision implacable.
Je l’ai croisé l’autre matin juste en bas, au bureau de tabac, je venais me ravitailler en Marlboro. Elle était juste devant moi et achetait le New York Times. Droite. Chez elle, tout est calculé. Rien ne dépasse. Même dans sa manière de tendre le billet au type du tabac, elle force le respect. Une énigme.
En partant, elle m’a jeté un regard. Un regard de tueuse. Froide et déterminée. J’ai baissé les yeux. Jamais une femme ne m’avait fait baisser les yeux.


C’est le soir que j’ai le droit de pénétrer dans sa vie intime. Lorsqu’elle rentre chez elle et qu’elle tombe le tailleur pour un ensemble nuisette-robe de chambre en soie bleu marine et rose et qu’elle lâche ses longs cheveux bruns.
Elle passe d’une beauté glaciale à une beauté torride en quelques secondes.
Elle en a des amants la diablesse !
Un homme entre avec elle dans la chambre. Elle le déshabille. Ils s’embrassent et tombe à la renverse sur lit… et après ? Et bien plus rien, car comme par hasard, les trois grandes fenêtres sont séparées par de larges murs dont l’un prend toute la largeur du lit ! J’enrage ! Ne me reste plus que mon imagination… mon imagination de pauvre publicitaire, passant ses nuits à observer une femme qu’il désire autant qu’elle lui fait peur avec pour seule compagnie des cigarettes, un verre de Gin et la lumière rouge du néon du bar du coin !
Un voyeuriste prisonnier des vapeurs d’alcool et de nicotine.
Oui, je suis d’un voyeurisme exacerbé et je viens de me faire un film devant un tableau de Hopper dans un musée new-yorkais !
Allons donc mon vieux Alfred, sert toi de ce mal pour écrire ton prochain film. L’histoire d’un voyeur qui espionne l’immeuble d’en face. Des hommes, des femmes, des fenêtres, une cour.
Fenêtres sur cour.


V



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La mort d’un Harpagon



La  peau livide, une maigreur sèche comme une seconde couche de certitude et le tout glissé dans une lave de soie rosée. Les défenses tombaient, le corps se faisait diaphane, ouvert à l’ultime conclusion. La chambre désormais n’était qu’une attente, la superbe élection des cieux qui -à l’heure grave- laisserait son âme s’élever au delà du plafond, vers l’éternité acquise de haute lutte. La foi est une torsion de l’esprit, un réel contorsionniste qui s’embastille volontairement en vue d’une récompense fantasmée, rendue réelle par la répétition et les menaces.

Il se savait homme de bien, front de vertu. Il sentait la toile de bure, la main chaude de l’ange sur son épaule, il lui semblait pouvoir goûter l’air de ses ailes sur sa joue résistante. Homme de bien et d’industrie, des valeurs cardinales partout : dans la lourdeur des portes, dans la teneur épaisse des rideaux de velours, des colonnes de bonté aux chapiteaux fleuris, une lèvre sur la nuque du seigneur, au plus près des on-dits, des clefs de réussite d’une société tumultueuse ; et il en gravissait le sommet, les neiges éternelles qui introduisaient communément aux perpétuels délices.

Cette fièvre il la tenait depuis longtemps, presque depuis toujours, elle sentait fort la famille et les habitudes, elle se gangrenait de branches et de sang dynastique. De sa vaste coquille de marbre et de brocards, dans sa chrysalide de myrrhe et de bois précieux il ne voyait plus les conquêtes, il ne résolvait plus les écrasements, les couteaux tirés, les inhumations d’archanges statufiés à même leurs taudis, criblés de puissance. Tout cela était entré dans la cadre serein de la nature, dans l’ordre des choses ; et le coffre -à ses pieds- cette gueule débordante d’aiguières, de bijoux d’or et d’argent, ces sacs luisants de valeurs pétrifiées d’échappements moraux à la chaîne n’auraient aucune prise à ses entrailles. Ici vivait la foi toute pure, le mensonge à l’intérieur même d’un homme.
Les draps, les doigts de l’ange comme une absence de douleur sur la clavicule, à côté de lui un prêtre en robe verte triturait les boules de son chapelet en marmonnant. La charpente grince, la soie chante quelques louanges et soudain le loquet se déhanche, cœur battant (encore… un peu) le divin qui envenime son épiderme, une lumière douce entre les muscles. Il sait.

La porte s’entrebâille lourdement et la lugubre tige blanche apparaît, un spectre de calcaire, un rictus de démence enroulé dans la lividité cadavérique d’un drap. Toute cette silhouette semblait vouloir épeler les lettres du trépas, deux gouffres noirs en guise d’orbites, de quoi perdre n’importe quelle âme, de quoi damner n’importe quel oracle. Entre l’aiguille de ses phalanges le spectre tenait les ors d’une immense flèche, le croc acéré du jugement. Un doute passa dans les yeux du lit, dans ses poumons malades. Le doute de trop -pour la foi un doute est toujours de trop-.

Des tapis, des plinthes, des paquets sortirent quelques dizaines de rats aux longues queues et aux ailes de démons. Contre toute attente le prêtre déverrouilla le grand coffre et livra le butin aux rongeurs du Styx, dents de canif dans les sacs d’or, main basse sur l’argent. Le feu devint glace sur son épaule. Un doute de plus en plus béant, une blessure fatale sur le socle de sa vie. Au pied du lit, dans un plissement de velours un petit être infernal lui tendait un sac : le prix de son péché.  
Grégory
Tableau de Gustav klimt   Hope 1  (détail)



Noir                            bleu                 rouge               violet
Jour                             nuit                 levant              couchant
Ligne                          courbe             trait                  trace
Crayon                        plume             doigt                eau


Bateau                        sous                 l’eau
D’envers                     en                    vers

Choisir l’endroit ou l’envers

Se retourner
S’espérer
Allant vers


Chemin de travers
Le soleil crayonne l’eau
Des voiles naissent

Bateau déraille
Que n’ai-je cent pétales
Vague dans mon corps

Mon corps en ciel
Crayonne quelques voiles
Je ne suis plus là

?

Ou bien
peut-être

Petites voiles
délivrées de la coque
mon corps en rive ( en ride ?)

j’étais nue
complètement nue
découpée par le froid
décapité par la violence
des cris
du feu
de gaz
des carapaces

griffer avec de la craie
griffer pour retourner la peau du papier
en faire une partition d’espoir
sans notes

j’étais nue
d’enfance

suivre les lignes violettes du temps
ne plus respirer l’air cendré
descendre vers les fourmis carnassières
partir au plus profond de la terre
déserter mon apparence
laisser mon buste déchiré
mon âme
à cœur
revenir vers
un autre feu

une âme quand ça grandit
ça redevient tout petit
comme un flocon
un point blanc
multiple

Ne plus rester dans l’envers du jour
Du monde
Laisser les démons rire
Avec l’heure
Reprendre le cours
La cour
De la récréation
Retrouver dans ses mains la
Sensation de la grille et de
ses barreaux

Le marronnier

Regarde le ciel

Revenir à l’espoir

Mon âme vieille de trop
De présent
Rejoint un autre courant
Ma main danse sur
le ciel et chante

Bateau dans le ciel
Ivre de ritournelles
Voile le chemin
Désastre


Revenir à l’image
Voiles délivrées
Voiles déliées
L’âme neige
Floconne
L’eau me
Soulage

Nue
Laisser l’eau me rayer
L’espace n’a plus pied
Pas pied
Je n’ai
N’ai-je ?
Suis je n’ai-je ?

Laisser mon âme m’espérer
M’imager
Me plier en petit
Bateau
Et naviguer
Ver toi
Mon âme

Je suis maintenant sur le bord de la fenêtre
Je regarde les étoiles
Je laisse le silence m’ouvrir

Me traverser

L’image ne peut se parler

Chut

L’enfant prend ses craies
Et par terre, dessine un bateau
À l’envers


Muriel

Sur une reproduction de la peinture de  Edward Hopper Soleil du matin 

Image non libre de droits selon la réglementation française, nous ne pouvons  donc la reproduire ici.
Les pieds rouges.
Les mains rouges.
Les joues rouges.
Les cuisses. Blanches.
Le chignon. A la va-vite, bas, fait-défait, fluide. Mais tenu.
Me dos, la colonne. Dignes.
La ligne des cheveux encore blonds qui s’enfuit.
Les pommettes de plus en plus saillantes.
Et la bouche rouge.
Une beauté tirée vers le bas qui affiche sa splendeur passée.
Le regard lourd de souvenirs, noir de la veille.
Une dépossession à l’œuvre.
Beauté.
Grâce des bras, des jointures.
Un port de tête qui clame moins haut, moins fort.
L’éffrondrement est digne.
A la croisée d’une vie qui s’achève.
L’élan se coupe. 

Je ne suis pas propre. Pas sale non plus. Jamais.
Jamais vraiment sale.
Je me salis, je me souille. Pas pareille. Mais ça…
J’aime. Oui, j’aime ces effluves.
Mes jambes ramassées. Mes dessous-de-bras. Les cheveux. La robe.
Des effluves de moi. Du dedans qui affleure au dehors.
De la cigarette. Qui fumait hier ?
Ma robe corolle sur moi. Elle remonte haut. Retroussée. Presque absente.
Je. Plus de mon âge.
Alors quoi maintenant ?
Ne suis plus. N’ai plus. J’ai froid. 

Derrière ces doubles fenêtres, le double vitrage où le soleil se lève, la chambre est un écrin pour ma mère. Le cadre noir devant elle la cerne, comme personne ne l’avait jamais cernée, la perspective exactement à l’horizontal. Elle ne se voit pas.

L’étage élevé lui allait bien : les promesses d’un avenir sans anicroches.
Un ciel bleu. Bleu ciel.
Mais dans la lente caresses de ses jambes, alors qu’en elle-même, c’était son âme qui était bleue. Bleu sombre. Dans les tréfonds.
La chaleur des usines alentours où les briques reflétaient l’été  lui était impossible. La fumée et l’odeur lui étaient familières. Des soirées à tricoter près du poêle à bois. Mais la touffeur de la ville sans brin d’air où se tenir lui était odieuse et difficile à supporter.
Elle semblait indifférente au bruit, elle savait rentrer en elle-même – hélas – et se rendre hermétique, hors de portée.

Les draps ont été enlevés pendant que je dormais, ils ne parent plus le matelas. Tout comme les taies qui ne couvrent plus les oreillers.

Son absolue immobilité de l’instant faisait sûrement suite à un emportement.
Démunie, acculée, sans sortie, elle s’emportait. Et l’amour avec.

L’ouragan est passé cette nuit. Elle semble avoir survécu.
Pas sûr qu’à mon tour, je sache le traverser.


 Régis



 Je suis un personnage du tableau, celui qui est assis en bas à droite, j’ai posé mes paumes sur mes tempes, les coudes sur mes genoux et je ferme les yeux non pas pour me fermer au monde mais pour écouter.
Je suis parti très tôt ce matin et mes pas m’ont conduit en cette forêt.
Les senteurs fortes des arbres, les fragrances des fleurs, de buissons, de l’herbe encore riche de rosée, je me suis laissé traverser par tout cela.

Et puis j’ai entendu leurs chants, tous ces chants d’oiseaux qui donnaient vie à cette forêt aux douces couleurs d’automne, la sittelle répondait à l’étourneau, alouettes, fauvettes, rossignols …tout ce peuple des oiseaux m’entourait.

Je les imaginais tout à côté, ils avaient pris des formes gigantesques, mais sans être menaçants, ils nous regardaient vivre nous les humains, nous qui étions si cruels avec eux et aussi si ignorants, comment voyaient-ils notre monde eux qui étaient capables à tout moment de s’élever dans les airs ? De fuir très vite des terres hostiles, de passer au-dessus de toutes les frontières, de décider de leurs migrations sans se heurter aux labyrinthes effroyables des hommes, de changer de continent sans polluer le ciel ni les eaux ?
J’étais dans leur royaume, dans une partie de leur monde qui était aussi le mien, et je les écoutais comme on cherche à comprendre ce qui nous est obscur.

Ami lecteur, je n’étais plus seul en ma rêverie, j’étais aussi dans la peau d’un autre personnage du tableau, qui chevauchait un de ces oiseaux,  visage enfermé dans une bulle de silence , j’étais cet autre aussi qui faisait face à une femme de couleur entamant un étrange dialogue (amoureux ?), et puis encore cet autre qui émergeait d’une crête de plumes , forçant son écoute  jusqu’à faire grimacer son visage tournant le dos à son double grisâtre  faisant face à la forêt  bras grands ouverts.
Que voulaient –elles me faire comprendre toutes ces figures surgissant de ma rêverie ? Toutes ces allégories, me semble-t-il, tendaient vers les mêmes efforts : oser le dialogue, accueillir la différence, crever sa propre bulle de silence pour s’ouvrir à ce royaume de créatures ailées.

Mais ce peuple des oiseaux me contait aussi des choses  graves : nos comportements, nos modes de vie, nos façons de vivre en dominant la nature mettaient gravement en danger leur peuple … « un tiers des nôtres avait déjà disparu et chaque jour des milliers d’entre nos frères et sœurs disparaissaient » il n’y avait aucune colère dans leurs chants, seulement une très grande tristesse, je m’en étonnai et  les questionnais encore du fond de ma rêverie forestière.

Une réponse franchit la distance qui me séparait encore de ce royaume «  Quand nous ne serons plus vous ne serez plus » il me sembla à l’instant que des milliers de chants se répondaient jusqu’aux feuillages le plus hauts et répétaient à l’infini cette sentence.

R


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Sur une reproduction de la peinture de  Edward Hopper Chambre à New York 

image non libre de droits selon la réglementation française, nous ne pouvons  donc la reproduire ici.

Une fenêtre ouverte et, à travers elle, nous voyons un homme assis dans son fauteuil. Il semble lire son journal. On ne voit pas ses yeux, on devine que son regard est penché sur ces pages. On ne sait pas s’il tremble en les lisant, mais ses doigts tiennent fermement le texte, texte d’une blancheur comme sa chemise, blanche comme la peau de celle assise auprès de lui.

Auprès ? Rien d’évident à cela. De l’autre côté de la table, elle tourne le dos à la porte refermée. Sa robe rouge a le rouge du fauteuil et de la lampe, rouge comme le visage de cet homme, penché sur son journal.

Vous les voyez, n’est-ce pas ? Qui vous autorise à les voir ? Quel est cet homme qui les regarde, car c’est un homme n’est-ce pas, désireux de satisfaire quelque pulsion, désireux de contempler cette femme assise en robe rouge. On dirait qu’elle joue au piano. Elle ne joue pas vraiment, les doigts de sa main droite frappent les touches tandis que son coude repose, inerte.

Elle n’est pas face au piano, elle rêve à demi penchée vers nous, nous qui la regardons, à demi penchés vers son rêve. Sa robe rouge témoigne de son abandon, elle ne laisse rien voir si ce n’est qu’elle est mise prête pour sortir, et le peintre nous fait douter qu’elle puisse un jour sortir.

Elle ne regarde pas la partition, elle ne regarde rien en vérité, figée qu’elle est en son songe, rivée à des années peut-être de ce moment présent.

Il ne nous appartient pas de dire, d’oser dire quel est son rêve, maintenant, car elle vit n’est-ce pas du côté inaccessible à l’homme : sa pensée erre et l’homme ignore sa pensée. Peut-être pense-t-il savoir, peut-être croit-il connaître les songes de la femme… il croit surprendre son rêve tandis qu’elle joue deux notes, un morceau laissé inachevé.

Il ne veut pas l’interrompre, non, car il pense qu’en suivant la mélodie au bout des doigts de la femme, en écoutant ce qu’elle joue il pense qu’il saura ce qu’elle songe.

Il ne lit pas son journal, non, il a les yeux fixés nulle part, et si le peintre n’a pas représenté ses yeux c’est peut-être parce que, fermés, ils ne suivent rien du texte.

Il a sous les yeux la femme en rêve, nonchalante d’ennui, ou attendrie, elle ne songe pas, non, pas vraiment : elle est le songe informe, irraisonné, que l’homme fait lorsqu’il rive – croit-on – ses yeux sur le journal. Présence toute teintée d’absence, elle est la femme assurée d’être comprise par Bonnefoy, mais par l’homme est-ce sûr ?

Guillaume

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