Janvier 2019 Atelier expérimentation sur supports picturaux
LA FEMME D’EN FACE
D’après l’œuvre night Windows d’Edward
Hopper
Image non libre de droits selon la réglementation française, nous ne pouvons donc la reproduire ici
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Et voilà ! Le type vient de partir !
Au moins avec elle, pas besoin d’aller au cinéma, j’ai un
feuilleton passionnant en direct tous les jours !
Elle habite dans l’immeuble d’en face. Son appartement aux
trois grandes fenêtres sans rideaux juste en face du mien.
Il faut dire qu’elle trompe bien son monde derrière son
apparence glaciale.
Tous les matins, je la regarde se préparer.
Tailleur strict, cheveux tirés en chignon et ultime touche
sensuelle, une bouche qu’elle teinte de rouge avec une précision implacable.
Je l’ai croisé l’autre matin juste en bas, au bureau de
tabac, je venais me ravitailler en Marlboro. Elle était juste devant moi et
achetait le New York Times. Droite. Chez elle, tout est calculé. Rien ne
dépasse. Même dans sa manière de tendre le billet au type du tabac, elle force
le respect. Une énigme.
En partant, elle m’a jeté un regard. Un regard de tueuse.
Froide et déterminée. J’ai baissé les yeux. Jamais une femme ne m’avait fait
baisser les yeux.
C’est le soir que j’ai le droit de pénétrer dans sa vie
intime. Lorsqu’elle rentre chez elle et qu’elle tombe le tailleur pour un
ensemble nuisette-robe de chambre en soie bleu marine et rose et qu’elle lâche
ses longs cheveux bruns.
Elle passe d’une beauté glaciale à une beauté torride en
quelques secondes.
Elle en a des amants la diablesse !
Un homme entre avec elle dans la chambre. Elle le déshabille.
Ils s’embrassent et tombe à la renverse sur lit… et après ? Et bien plus
rien, car comme par hasard, les trois grandes fenêtres sont séparées par de
larges murs dont l’un prend toute la largeur du lit !
J’enrage ! Ne me reste plus que mon imagination… mon imagination de
pauvre publicitaire, passant ses nuits à observer une femme qu’il désire autant
qu’elle lui fait peur avec pour seule compagnie des cigarettes, un verre de Gin
et la lumière rouge du néon du bar du coin !
Un voyeuriste prisonnier des vapeurs d’alcool et de
nicotine.
Oui, je suis d’un voyeurisme exacerbé et je viens de me
faire un film devant un tableau de Hopper dans un musée new-yorkais !
Allons donc mon vieux Alfred, sert toi de ce mal pour
écrire ton prochain film. L’histoire d’un voyeur qui espionne l’immeuble d’en
face. Des hommes, des femmes, des fenêtres, une cour.
Fenêtres sur cour.
V
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La mort
d’un Harpagon
La peau livide, une maigreur sèche comme une
seconde couche de certitude et le tout glissé dans une lave de soie rosée. Les
défenses tombaient, le corps se faisait diaphane, ouvert à l’ultime conclusion.
La chambre désormais n’était qu’une attente, la superbe élection des cieux qui
-à l’heure grave- laisserait son âme s’élever au delà du plafond, vers
l’éternité acquise de haute lutte. La foi est une torsion de l’esprit, un réel
contorsionniste qui s’embastille volontairement en vue d’une récompense
fantasmée, rendue réelle par la répétition et les menaces.
Il se
savait homme de bien, front de vertu. Il sentait la toile de bure, la main
chaude de l’ange sur son épaule, il lui semblait pouvoir goûter l’air de ses
ailes sur sa joue résistante. Homme de bien et d’industrie, des valeurs
cardinales partout : dans la lourdeur des portes, dans la teneur épaisse
des rideaux de velours, des colonnes de bonté aux chapiteaux fleuris, une lèvre
sur la nuque du seigneur, au plus près des on-dits, des clefs de réussite d’une
société tumultueuse ; et il en gravissait le sommet, les neiges éternelles
qui introduisaient communément aux perpétuels délices.
Cette fièvre il la tenait depuis longtemps, presque depuis toujours, elle sentait fort la famille et les habitudes, elle se gangrenait de branches et de sang dynastique. De sa vaste coquille de marbre et de brocards, dans sa chrysalide de myrrhe et de bois précieux il ne voyait plus les conquêtes, il ne résolvait plus les écrasements, les couteaux tirés, les inhumations d’archanges statufiés à même leurs taudis, criblés de puissance. Tout cela était entré dans la cadre serein de la nature, dans l’ordre des choses ; et le coffre -à ses pieds- cette gueule débordante d’aiguières, de bijoux d’or et d’argent, ces sacs luisants de valeurs pétrifiées d’échappements moraux à la chaîne n’auraient aucune prise à ses entrailles. Ici vivait la foi toute pure, le mensonge à l’intérieur même d’un homme.
Cette fièvre il la tenait depuis longtemps, presque depuis toujours, elle sentait fort la famille et les habitudes, elle se gangrenait de branches et de sang dynastique. De sa vaste coquille de marbre et de brocards, dans sa chrysalide de myrrhe et de bois précieux il ne voyait plus les conquêtes, il ne résolvait plus les écrasements, les couteaux tirés, les inhumations d’archanges statufiés à même leurs taudis, criblés de puissance. Tout cela était entré dans la cadre serein de la nature, dans l’ordre des choses ; et le coffre -à ses pieds- cette gueule débordante d’aiguières, de bijoux d’or et d’argent, ces sacs luisants de valeurs pétrifiées d’échappements moraux à la chaîne n’auraient aucune prise à ses entrailles. Ici vivait la foi toute pure, le mensonge à l’intérieur même d’un homme.
Les draps,
les doigts de l’ange comme une absence de douleur sur la clavicule, à côté de
lui un prêtre en robe verte triturait les boules de son chapelet en marmonnant.
La charpente grince, la soie chante quelques louanges et soudain le loquet se
déhanche, cœur battant (encore… un peu) le divin qui envenime son épiderme, une
lumière douce entre les muscles. Il sait.
La porte
s’entrebâille lourdement et la lugubre tige blanche apparaît, un spectre de
calcaire, un rictus de démence enroulé dans la lividité cadavérique d’un drap.
Toute cette silhouette semblait vouloir épeler les lettres du trépas, deux
gouffres noirs en guise d’orbites, de quoi perdre n’importe quelle âme, de quoi
damner n’importe quel oracle. Entre l’aiguille de ses phalanges le spectre
tenait les ors d’une immense flèche, le croc acéré du jugement. Un doute passa
dans les yeux du lit, dans ses poumons malades. Le doute de trop -pour la foi
un doute est toujours de trop-.
Des
tapis, des plinthes, des paquets sortirent quelques dizaines de rats aux
longues queues et aux ailes de démons. Contre toute attente le prêtre déverrouilla le grand coffre et livra le butin aux rongeurs du Styx, dents de
canif dans les sacs d’or, main basse sur l’argent. Le feu devint glace sur son épaule.
Un doute de plus en plus béant, une blessure fatale sur le socle de sa vie. Au
pied du lit, dans un plissement de velours un petit être infernal lui tendait
un sac : le prix de son péché.
Grégory
Tableau de Gustav klimt Hope 1 (détail)Grégory
Noir bleu rouge violet
Jour nuit levant couchant
Ligne courbe trait trace
Crayon plume doigt eau
Bateau sous l’eau
D’envers en vers
Choisir
l’endroit ou l’envers
Se
retourner
S’espérer
Allant
vers
Chemin de
travers
Le soleil
crayonne l’eau
Des voiles
naissent
Bateau
déraille
Que
n’ai-je cent pétales
Vague dans
mon corps
Mon corps
en ciel
Crayonne
quelques voiles
Je ne suis
plus là
?
Ou bien
peut-être
Petites
voiles
délivrées
de la coque
mon corps
en rive ( en ride ?)
j’étais
nue
complètement
nue
découpée
par le froid
décapité
par la violence
des cris
du feu
de gaz
des
carapaces
griffer
avec de la craie
griffer
pour retourner la peau du papier
en faire
une partition d’espoir
sans notes
j’étais
nue
d’enfance
suivre les
lignes violettes du temps
ne plus
respirer l’air cendré
descendre
vers les fourmis carnassières
partir au
plus profond de la terre
déserter
mon apparence
laisser
mon buste déchiré
mon âme
à cœur
revenir
vers
un autre
feu
une âme
quand ça grandit
ça
redevient tout petit
comme un
flocon
un point
blanc
multiple
Ne plus
rester dans l’envers du jour
Du monde
Laisser
les démons rire
Avec
l’heure
Reprendre
le cours
La cour
De la
récréation
Retrouver
dans ses mains la
Sensation
de la grille et de
ses
barreaux
Le
marronnier
Regarde le
ciel
Revenir à
l’espoir
Mon âme
vieille de trop
De présent
Rejoint un
autre courant
Ma main
danse sur
le ciel et
chante
Bateau
dans le ciel
Ivre de
ritournelles
Voile le
chemin
Désastre
Revenir à
l’image
Voiles
délivrées
Voiles
déliées
L’âme
neige
Floconne
L’eau me
Soulage
Nue
Laisser
l’eau me rayer
L’espace
n’a plus pied
Pas pied
Je n’ai
N’ai-je ?
Suis je
n’ai-je ?
Laisser
mon âme m’espérer
M’imager
Me plier
en petit
Bateau
Et
naviguer
Ver toi
Mon âme
Je suis
maintenant sur le bord de la fenêtre
Je regarde
les étoiles
Je laisse
le silence m’ouvrir
Me
traverser
L’image ne
peut se parler
Chut
L’enfant
prend ses craies
Et par
terre, dessine un bateau
À l’envers
Muriel
Sur une reproduction de la peinture de Edward Hopper Soleil du matin
Image non libre de droits selon la réglementation française, nous ne pouvons donc la reproduire ici.
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Les pieds rouges.
Les mains rouges.
Les joues rouges.
Les cuisses.
Blanches.
Le chignon. A la
va-vite, bas, fait-défait, fluide. Mais tenu.
Me dos, la
colonne. Dignes.
La ligne des
cheveux encore blonds qui s’enfuit.
Les pommettes de
plus en plus saillantes.
Et la bouche
rouge.
Une beauté tirée
vers le bas qui affiche sa splendeur passée.
Le regard lourd de
souvenirs, noir de la veille.
Une dépossession à
l’œuvre.
Beauté.
Grâce des bras,
des jointures.
Un port de tête
qui clame moins haut, moins fort.
L’éffrondrement
est digne.
A la croisée d’une
vie qui s’achève.
L’élan se
coupe.
Je
ne suis pas propre. Pas sale non plus. Jamais.
Jamais
vraiment sale.
Je
me salis, je me souille. Pas pareille. Mais ça…
J’aime.
Oui, j’aime ces effluves.
Mes
jambes ramassées. Mes dessous-de-bras. Les cheveux. La robe.
Des
effluves de moi. Du dedans qui affleure au dehors.
De
la cigarette. Qui fumait hier ?
Ma
robe corolle sur moi. Elle remonte haut. Retroussée. Presque absente.
Je.
Plus de mon âge.
Alors
quoi maintenant ?
Ne
suis plus. N’ai plus. J’ai froid.
Derrière
ces doubles fenêtres, le double vitrage où le soleil se lève, la chambre est un
écrin pour ma mère. Le cadre noir devant elle la cerne, comme personne ne l’avait
jamais cernée, la perspective exactement à l’horizontal. Elle ne se voit pas.
L’étage
élevé lui allait bien : les promesses d’un avenir sans anicroches.
Un
ciel bleu. Bleu ciel.
Mais
dans la lente caresses de ses jambes, alors qu’en elle-même, c’était son âme
qui était bleue. Bleu sombre. Dans les tréfonds.
La
chaleur des usines alentours où les briques reflétaient l’été lui était
impossible. La fumée et l’odeur lui étaient familières. Des soirées à tricoter
près du poêle à bois. Mais la touffeur de la ville sans brin d’air où se tenir lui
était odieuse et difficile à supporter.
Elle
semblait indifférente au bruit, elle savait rentrer en elle-même – hélas – et
se rendre hermétique, hors de portée.
Les
draps ont été enlevés pendant que je dormais, ils ne parent plus le matelas.
Tout comme les taies qui ne couvrent plus les oreillers.
Son
absolue immobilité de l’instant faisait sûrement suite à un emportement.
Démunie,
acculée, sans sortie, elle s’emportait. Et l’amour avec.
L’ouragan
est passé cette nuit. Elle semble avoir survécu.
Pas
sûr qu’à mon tour, je sache le traverser.
Régis
Je suis parti très tôt ce matin et mes pas m’ont conduit en cette forêt.
Les senteurs fortes des arbres, les fragrances des fleurs, de buissons, de l’herbe encore riche de rosée, je me suis laissé traverser par tout cela.
Et puis j’ai entendu leurs chants, tous ces chants d’oiseaux qui donnaient vie à cette forêt aux douces couleurs d’automne, la sittelle répondait à l’étourneau, alouettes, fauvettes, rossignols …tout ce peuple des oiseaux m’entourait.
Je les imaginais tout à côté, ils avaient pris des formes gigantesques, mais sans être menaçants, ils nous regardaient vivre nous les humains, nous qui étions si cruels avec eux et aussi si ignorants, comment voyaient-ils notre monde eux qui étaient capables à tout moment de s’élever dans les airs ? De fuir très vite des terres hostiles, de passer au-dessus de toutes les frontières, de décider de leurs migrations sans se heurter aux labyrinthes effroyables des hommes, de changer de continent sans polluer le ciel ni les eaux ?
J’étais dans leur royaume, dans une partie de leur monde qui était aussi le mien, et je les écoutais comme on cherche à comprendre ce qui nous est obscur.
Ami lecteur, je n’étais plus seul en ma rêverie, j’étais aussi dans la peau d’un autre personnage du tableau, qui chevauchait un de ces oiseaux, visage enfermé dans une bulle de silence , j’étais cet autre aussi qui faisait face à une femme de couleur entamant un étrange dialogue (amoureux ?), et puis encore cet autre qui émergeait d’une crête de plumes , forçant son écoute jusqu’à faire grimacer son visage tournant le dos à son double grisâtre faisant face à la forêt bras grands ouverts.
Que voulaient –elles me faire comprendre toutes ces figures surgissant de ma rêverie ? Toutes ces allégories, me semble-t-il, tendaient vers les mêmes efforts : oser le dialogue, accueillir la différence, crever sa propre bulle de silence pour s’ouvrir à ce royaume de créatures ailées.
Mais ce peuple des oiseaux me contait aussi des choses graves : nos comportements, nos modes de vie, nos façons de vivre en dominant la nature mettaient gravement en danger leur peuple … « un tiers des nôtres avait déjà disparu et chaque jour des milliers d’entre nos frères et sœurs disparaissaient » il n’y avait aucune colère dans leurs chants, seulement une très grande tristesse, je m’en étonnai et les questionnais encore du fond de ma rêverie forestière.
Une réponse franchit la distance qui me séparait encore de ce royaume « Quand nous ne serons plus vous ne serez plus » il me sembla à l’instant que des milliers de chants se répondaient jusqu’aux feuillages le plus hauts et répétaient à l’infini cette sentence.
Les senteurs fortes des arbres, les fragrances des fleurs, de buissons, de l’herbe encore riche de rosée, je me suis laissé traverser par tout cela.
Et puis j’ai entendu leurs chants, tous ces chants d’oiseaux qui donnaient vie à cette forêt aux douces couleurs d’automne, la sittelle répondait à l’étourneau, alouettes, fauvettes, rossignols …tout ce peuple des oiseaux m’entourait.
Je les imaginais tout à côté, ils avaient pris des formes gigantesques, mais sans être menaçants, ils nous regardaient vivre nous les humains, nous qui étions si cruels avec eux et aussi si ignorants, comment voyaient-ils notre monde eux qui étaient capables à tout moment de s’élever dans les airs ? De fuir très vite des terres hostiles, de passer au-dessus de toutes les frontières, de décider de leurs migrations sans se heurter aux labyrinthes effroyables des hommes, de changer de continent sans polluer le ciel ni les eaux ?
J’étais dans leur royaume, dans une partie de leur monde qui était aussi le mien, et je les écoutais comme on cherche à comprendre ce qui nous est obscur.
Ami lecteur, je n’étais plus seul en ma rêverie, j’étais aussi dans la peau d’un autre personnage du tableau, qui chevauchait un de ces oiseaux, visage enfermé dans une bulle de silence , j’étais cet autre aussi qui faisait face à une femme de couleur entamant un étrange dialogue (amoureux ?), et puis encore cet autre qui émergeait d’une crête de plumes , forçant son écoute jusqu’à faire grimacer son visage tournant le dos à son double grisâtre faisant face à la forêt bras grands ouverts.
Que voulaient –elles me faire comprendre toutes ces figures surgissant de ma rêverie ? Toutes ces allégories, me semble-t-il, tendaient vers les mêmes efforts : oser le dialogue, accueillir la différence, crever sa propre bulle de silence pour s’ouvrir à ce royaume de créatures ailées.
Mais ce peuple des oiseaux me contait aussi des choses graves : nos comportements, nos modes de vie, nos façons de vivre en dominant la nature mettaient gravement en danger leur peuple … « un tiers des nôtres avait déjà disparu et chaque jour des milliers d’entre nos frères et sœurs disparaissaient » il n’y avait aucune colère dans leurs chants, seulement une très grande tristesse, je m’en étonnai et les questionnais encore du fond de ma rêverie forestière.
Une réponse franchit la distance qui me séparait encore de ce royaume « Quand nous ne serons plus vous ne serez plus » il me sembla à l’instant que des milliers de chants se répondaient jusqu’aux feuillages le plus hauts et répétaient à l’infini cette sentence.
R
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Sur une reproduction de la peinture de Edward Hopper Chambre à New York
image non libre de droits selon la réglementation française, nous ne pouvons donc la reproduire ici.
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Sur une reproduction de la peinture de Edward Hopper Chambre à New York
image non libre de droits selon la réglementation française, nous ne pouvons donc la reproduire ici.
Une fenêtre
ouverte et, à travers elle, nous voyons un homme assis dans son fauteuil. Il
semble lire son journal. On ne voit pas ses yeux, on devine que son regard est
penché sur ces pages. On ne sait pas s’il tremble en les lisant, mais ses
doigts tiennent fermement le texte, texte d’une blancheur comme sa chemise,
blanche comme la peau de celle assise auprès de lui.
Auprès ? Rien d’évident à cela. De
l’autre côté de la table, elle tourne le dos à la porte refermée. Sa robe rouge
a le rouge du fauteuil et de la lampe, rouge comme le visage de cet homme,
penché sur son journal.
Vous les voyez, n’est-ce pas ? Qui
vous autorise à les voir ? Quel est cet homme qui les regarde, car c’est
un homme n’est-ce pas, désireux de satisfaire quelque pulsion, désireux de
contempler cette femme assise en robe rouge. On dirait qu’elle joue au piano.
Elle ne joue pas vraiment, les doigts de sa main droite frappent les touches
tandis que son coude repose, inerte.
Elle n’est pas face au piano, elle rêve à
demi penchée vers nous, nous qui la regardons, à demi penchés vers son rêve. Sa
robe rouge témoigne de son abandon, elle ne laisse rien voir si ce n’est
qu’elle est mise prête pour sortir, et le peintre nous fait douter qu’elle
puisse un jour sortir.
Elle ne regarde pas la partition, elle ne
regarde rien en vérité, figée qu’elle est en son songe, rivée à des années
peut-être de ce moment présent.
Il ne nous appartient pas de dire, d’oser
dire quel est son rêve, maintenant, car elle vit n’est-ce pas du côté
inaccessible à l’homme : sa pensée erre et l’homme ignore sa pensée.
Peut-être pense-t-il savoir, peut-être croit-il connaître les songes de la
femme… il croit surprendre son rêve tandis qu’elle joue deux notes, un morceau
laissé inachevé.
Il ne veut pas l’interrompre, non, car il
pense qu’en suivant la mélodie au bout des doigts de la femme, en écoutant ce
qu’elle joue il pense qu’il saura ce qu’elle songe.
Il ne lit pas son journal, non, il a les
yeux fixés nulle part, et si le peintre n’a pas représenté ses yeux c’est
peut-être parce que, fermés, ils ne suivent rien du texte.
Il a sous les yeux la femme en rêve,
nonchalante d’ennui, ou attendrie, elle ne songe pas, non, pas vraiment :
elle est le songe informe, irraisonné, que l’homme fait lorsqu’il rive –
croit-on – ses yeux sur le journal. Présence toute teintée d’absence, elle est
la femme assurée d’être comprise par Bonnefoy, mais par l’homme est-ce
sûr ?
Guillaume
Guillaume



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