dimanche 5 avril 2020

ATELIER D’ÉCRITURE L'ENTRE-DEUX


Proposition  avril 2020



Choisissez deux photos.
Ces deux photographies doivent représenter un « avant » et un « après »
Écrire dans l’entre-deux,  c’est-à-dire imaginer une scène, un acte, voir un monologue intérieur ( tous les genres littéraire sont autorisés)  avec l’unique but d’occuper cet espace entre les deux instantanés tout en gardant une certaine cohérence entre les deux images.



                                                                           15 ans


                                                                              23 ans 


 

Le devenir adulte

J’ai 15 ans.
D’après la biologie je suis adulte, car l’animal-humain que je suis est mature sexuellement. Un corps biologique apte à la reproduction, valorisé par le statut légal de majorité sexuelle. La société m’offre officiellement l’autorisation de baiser et pourtant je vois tous les jours que c’est la classe dominante et son récit qui nous viole. Je vois aussi qu’elle considère mon sexe comme faible, infantilisé. Pour grandir et être accepté, il faut que je renie ce gras qui peu à peu m’enveloppe, ces poils qui poussent, ces hanches qui s’élargissent, ce sang qui coulent tous les mois.
Le problème n’est pas celui de mon propre corps, mais celui du notre sale corps social.

J’ai 16 ans.
Je ne veux pas faire part d’une société qui souhaite que ma peau soit lisse comme celle d’un bébé ? Que mon pubis et mes aisselles soient imberbes comme celui d’une enfant ? Que ma silhouette soit semblable à celle d’un bambin avec des seins ? Que mes règles soient sales au point de les taire, de les cacher ? Le patriarcat a des airs de pédophile, n’est-ce pas ?
Les injonctions souffrent de double-pensée : « deviens femme mais reste une petite fille baisable »

J’ai 17 ans.
J’ai entendu qu’il y en avait un qui disait qu’on n’est pas sérieux à cet âge-là. C’est peut-être quand on comprend que le sérieux de l’humanité ambiante est une façade qu’on se laisse guider par le brouillard. On joue les acides clowns, car rire est la seule arme de dérision massive qui nous reste. L’humour prend en considération ce qui mérite de l’être, il pense les plaies, avec la naïve idée qu’elles pourront cicatriser. A vifs, la violence du monde se lance dans mon cœur. Je sens que je n’ai pas encore tous les outils pour la décrypter. L’instant est éternité, l’art est mon meilleur ami quand le futur me chuchote « non ».
Majeur, pas encore, seul mon doigt levé l’est.

J’ai 18 ans.
 J’entends souvent que c’est l’autonomie financière qui fait de nous des adultes. Je viens de passer mon bac, rite de passage officiel des sociétés occidentales. Rite noté, quantifié, normé où discipline et qualification sont les mots d’ordre pour rentrer dans les carcans sculptés qui m’attendent. Si tu ne sais pas apprendre le cul assis sur une chaise, si tu aimes être responsabilisé dans l’apprentissage, si tu es trop lent ou hyperactif, si tu vis dans la misère, si tu te fais contrôler par les flics en revenant du lycée, si tu as des phobies scolaires se sont autant de bâtons dans les roues du carrosse. Je commence à travailler en me promettant de ne jamais suivre un chemin qui ne me correspond pas…mariage, crédit, enfants, propriété immobilière…
Ni mari ni patron. Ni madone ni patronne. Ni oubli, ni pardon.

J’ai 19 ans.
J’ai entendu trop d’horreur, je me barre de l’échiquier, avec mes quelques euros en poche sur les routes en auto-stop. Les voitures qui m’emmènent prennent de belles routes plus émancipatrices que leur carrosse plaqué or. Si ce qui différencie l’enfant de l’adulte c’est être conforme à ce récit, je veux grandir dans les porosités de sa frontière. Je veux me battre corps à corps avec le monde pour mieux l’enlacer ensuite.
Je n’ai pas le syndrome de Peter Pan, juste de celui du destin désirant.

J’ai 20 ans.
J’entends depuis que je suis rentrée qu’il faut que je me trouve un « vrai métier ». A présent, je me définis comme artiste-peintre, car c’est le savoir-faire que je travaille le plus, qui m’obsède, c’est un nouveau vocabulaire pour être au monde. Aux yeux de la collectivité, je suis une nounou, même si je passe largement plus de temps à créer qu’à garder des enfants car c’est comme ça que je paye mes factures. Je me mets à croire que si on me laisse la responsabilité de garder des enfants, c’est que j’ai enfin atteint leur « sacro-saint statut d'adulte ».
Je viens d’apprendre que je suis pauvre.

J’ai 21 ans.
J’entends qu’être adulte c’est guérir ses blessures d’enfance. C’est prendre par la main cet enfant recroquevillé, apeuré, dans la cour de récré de notre inconscient et l’emmener danser sa peine. Je garde son regard naïf et son désir de rendre le monde meilleur. L’enfant qui grandit a de moins en moins peur face à l’altérité.
Notre histoire nous sculpte en forme de burin.



J’ai 22 ans.
Devenir adulte c’est rendre intelligible sa révolte, c’est se réapproprier sa puissance d’agir sur le monde, c’est tenter de se faire une place dans le collectif. C’est apporter sa pièce au puzzle. Je veux être autonome de ce système mortifère, m’associant à d’autre pour créer un dessin qui sera notre.
. A quoi bon devenir adulte si on se résigne à habiter dans son nombril avec sa petite famille?

J’ai 23 ans.
J’entends que les enfants veulent devenir adultes, que les adultes veulent redevenir enfants. Je me questionne sur cet état-valise. Être adulte, comme être femme, est une construction sociale. La définition est assez relative. Pour les uns c’est savoir gérer sa frustration, ses émotions. Pour certains, c’est savoir s’inclure dans le vivre ensemble. Pour d’autres c’est savoir faire l’amour sans être baisé. Et pour d’autres encore, c’est savoir remettre en doute ses certitudes.
A quoi bon devenir adulte si on ne vit pas sa vie comme une œuvre d’art ?



Lili  Z

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J’ai 15 ans
D’après la biologie je suis un humain - mon corps sage est fermé – on dit qu’on commence à se poser des questions importantes à 15 ans. Pour moi ce n’est pas le cas. La sexualité qui dort jusqu’à la puberté c’est des conneries. Tout le monde le sait, mais personne ne veut parler de cela. Sujet tabou encore. Alors quand on n’est pas dans les clous depuis toute petite. J’ai remarqué que ceux qui se posait la question juste à l’adolescence était dans un autre problème – trouver sa place – se sentir unique – utile – vouloir changer le monde – quand je les vois je me demande comment ils ressentent  leur corps ? Trop lourd ? Trop léger ? – un trop qui parle de quel manque – de quel rêve ? j’ai 15 ans et pour moi rien ne change -  la même souffrance qu’avant que mes souvenirs s’impriment dans ma boite crânienne.

Je suis une âme perdue depuis 15 ans et 9 mois


J’ai 16 ans.


 J’entends le brouhaha des autres – il chante un air qui m’étouffe - rien de nouveau – tous croient être dans le nouveau et pourtant c’est le même brouhaha depuis des siècles – que sera ce brouhaha demain ? un chant partisan pour vivre en se croyant exceptionnel – le pire c’est que j’aimerai faire parti de ce brouhaha - mais je ne le comprends pas – les sons vibrent trop bas – ils m’écœurent – j’ai une autre musique dans la tête – et ça me serre le cœur



J’ai 17 ans

Du blanc partout – j’ai le temps de réfléchir – je déchire le voile – j’accepte ce que je suis – ici même à l’isolement  je me sens moins seul que dehors – c’est plus doux – un nuage plume - oie canard -  duvet – comme celui qui poussent sur mes joues – il ne deviendra pas plumes piquantes – hérisson – je garderais mes traits fins – mon regard d’ailleurs et je donnerai à mon âme l’enveloppe qui est la sienne – nous sommes au vingt et un siècle – je ne me cacherai pas – je dis oui à la vie – c’est ma nouveauté à moi – l’adolescent qui dit oui  à ce qu’il est . Qui dit son nom et qui arrête de dire non
Aujourd’hui je le dit je m’appelle aurore – il faudra s’habituer


J’ai 18 ans

Je suis sortie – j’ai marché - j’ai changé ma garde de robe – des robes fleuries qui disent la vie – du rouge carmin sur mes ongles -  j’ai trouvé les sous-vêtements qui me feront patienter. Mon père n’a pas supporté. Mais au fond cela ne change pas grand-chose – je suis majeure – ma mère vient me voir en cachette – j’ai commencé un traitement – je suis bien – je jure à mon âme que je vais lui donner le monde où elle pourra rire et jouir – je suis encore dans le liquide amniotique – bientôt je serai née – bientôt je pourrais existé
.
J’ai 19 ans
Voilà je suis née
1 plus 9 cela fait 10, un je suis une. Enfin presque une. Presque lune. On m’appelle mademoiselle je me sens fière d’être moi-même. Je commence à avoir des amis – enfin des gens à qui parler - pour la première fois – la première fois – j’ai peur – de la première fois – de l’opération – je vais partir au Québec – c’est plus simple qu’ici –

J’ai 20 ans
Je n’en peux plus aujourd’hui j’ai des seins et un pénis -  mon visage est  comme celui de Janus  - je croyais que je trouverai la liberté – j’ai rencontré un garçon – à la clinique – il m’a expliqué que maintenant il y a mieux que de tuer son père – je n’ai pas compris -  et puis j’ai vu son père – il était --- brisé --- pire que de tuer – pire que de mourir – changer de sexe pour punir ce père – le punir de quoi ? Est-ce que moi aussi je punis mon père ? je ne veux plus penser – je ne veux plus être ici – je ne veux plus de corps – aucun – le brouhaha revient – ça chuchote à chaque heures du jour et de la nuit – ma bouche est pleine de muguet – je ne peux plus rien avaler



J’ai 21 ans
Le blanc m’a enveloppé pendant toute une année – avant la majorité c’était à l’Âge de 21 ans – j’ai l’impression d’être vieux – si vieux – d’avoir traversé des siècles – d’avoir vécu la préhistoire le moyen âge et l’inquisition et puis toutes les guerres – on m’a opéré… et curieusement je me surprends à me penser comme une île. Un IL en elle ou une elle en île. Aurore c’est bien  - c’est le lever du jour – c’est le prénom qui parle d’une renaissance – je ne serai jamais une vraie fille dans le sens biologique du terme – ni plus -  un homme – je suis ce que je suis – une île au milieu de l’océan.


 J’ai 22 ans
Je ne veux pas aller dans la communauté trans – j’ai été enfermé pendant des années ce n’est pas pour recommencé -  je veux toutes les couleurs – j’ai commencé la musique – la nuit avec un casque – le jour je travaille au super marché – c’est simple – pas trop dur – au moins je gagne ce qui me permet de vivre - je sens que quelque chose change – pas que pour moi – partout – à moins que ce ne soit mon regard qui ne voit plus de la même façon – j’ai quelque complications – je sais que je ne vivrai pas vieux – alors


J’ai 23 ans
Je suis « la femme qui joue de la batterie dans un groupe de jazz »– je rentre chaque soir dans le rythme – structure la mélodie – je vais vers la contrebasse ou le sax avec la même compréhension – c’est comme une énergie qui viendrait de plus grand que moi – et quand cela se passe – je suis moi – complètement moi – au-delà de ce sexe que je n’ai pas  - de vos regards et du mien – au-delà du social – je suis simplement juste à ma place et je vis – j’ai 23 ans et je vis – je tape sur mes toms cymbale et nous rentrons ensemble dans l’univers – je peux regarder tes yeux sans que tu baisses les tiens
J’ai 23 ans et hier mon médecin m’a fait comprendre que si je voulais
Je pourrai vivre
Très très vieille

Je m’appelle aurore
Je vous aime

Muriel 1H





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