ATELIER DU 14 Juillet 2021 Lyon
participants : VD - GD - GP - RD
Matériel mis à disposition : 40 fragments extraits de débuts de poèmes anciens et contemporains
Choisir deux fragments (ou laisser opérer le hasard ) et écrire un texte sans aucune contrainte de formes littéraires spécifiques ( 1h 30)
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G-P
Les deux fragments (tirés au hasard ) : NOVALIS et pierre REVERDY
Tombé
là
En vérité ça commence sans choix. Tu es là, la terre craque, la chimie des corps opère, un petit cercle de regards tous noués entre eux par un sang bavard tombe en émoi et c’est l’événement.
Toi,
au milieu, tu n’as rien entre les doigts, rien validé. Le jour te glisse sur
les épaules. Les faits, les bombes, les boulimies de terreurs, les poids
économiques qui ont probablement retardés ou avancés ta venue restent une
vapeur sous tes ongles, un pavé mou sous tes premiers pas étourdis.
C’est
étrange ces fables qui poussent tout autour de nous dès les premiers
babillements. Qu’importe le lieu, la naissance, l’étoile, qu’importe la finesse
des parements au sein du cocon parental, une végétation de lianes s’infiltre
lentement dans la moindre petite alvéole du commun, liquide et sucrée. Et les
voilà qui sourient, la joue rosée et béate de ceux qui mentent pour la bonne
cause.
Ça
me plaisait à moi d’être un enfant de mai, je me voyais comme la réplique du
grand séisme printanier, un fragment de braise expulsé par les premiers crocus
et voué à faire pâlir un peu plus les brins de muguet d’une énième renaissance.
A mon sens l’arrivée au cœur de ces mois d’explosions me classait illico aux
plus près des bêtes, dans la logique organique du vêlage le plus sauvage. Un
pantin humain -certes- mais déployant ses racines à même la forêt (pensez
donc). Aucune graine portée par le vent n’a choisi de tomber là, entre les deux
dalles d’une terrasse bétonnée. Parlez-moi de Dieu, du mérite, que dalle, du
vent ! Ce n’est qu’un foutu coup de bol voilà tout !
Nos
aïeux font de la broderie dans nos crânes. Un travail fin, instinctif ou
presque. Oh bien sûr ils ne pensent pas à mal, ce ne sont que des lègues de
tissages antérieurs, du folklore, du confort pour faire l’amour plus ferme,
pour rassembler nos émois sur la même photographie de famille. Mais les fils
sont là, présents et forts de leur amoncellement ils savent se faire oublier.
La greffe après plusieurs tours de piste devient vite la vie, dans toute sa
réalité de projections d’ombres. Nous déambulons dans cette armure légère comme
dans la tenue d’Adam qui nous liait aux bêtes autrefois. Personne ne pense à
mal, J’imagine.
Regardez-le
ce sourire jovial, ce front volontaire ! Celui-ci souhaite simplement se
pencher, avoir un cou immergé dans le bain tumultueux du monde, se nouer les
bras aux autres amas de cellules réunis dans la même pièce, au même instant
(aussi grisés que temporaires). Nous ne sommes finalement que l’actualité de
nos semblables, une perpétuelle réaction en tentative d’oubli. Avec ce néant
qui nous court après comme un forcené.
Quelque
chose s’est évanoui au fond de mon intestin grêle. De ces zones-là remonte
parfois un vide qui inonde mes tempes et mes arcades, le sentiment d’une
solitude révélée, d’un couloir de lumière dévoilant avec brusquerie les
structures architecturales en carton-pâte qui jalonnaient son paysage. Une
lumière d’odeurs froides et d’accents secs sur la peau.
Et
me voilà ici, à ce carrefour perlé de klaxons, la grande furie des matins
pressés qui se désosse le civisme jusqu’à monter sur le flanc du voisin, à se
rouler sur la mâchoire pour gagner dis mètres de liberté en chocolat :
anthropophagie de grands boulevards. Le centre commercial m’inspecte au loin
avec sa tour d’hécatombes, avec sa mue d’écailles au granit qui tente de
séduire les foules. Le fait est qu’ils seront là aujourd’hui, tous en famille,
boursouflés d’exploitations souriantes, de l’esclavagisme à plein dans les sacs
en papier kraft, des pourcentages de bonheur sucrés plein les yeux et les
gobelets. Ça sentira la mort mais la mort en couleurs, l’échec son dolby
surround surligné par des myriades d’écrans épileptiques qui immolent au
quotidien la fibre profonde de l’espèce.
Le ventre exalté ils traîneront leur frénésie. Quelques poèmes
passeront, compressés à l’arrière dans la tuyauterie des coursives. Le ventre
exalté ils me diront qu’ils ont choisi de venir ici pour… pour tuer le
temps.
GP
VD
les deux fragments choisis
yannis RITSOS et Charles JULIET
Cela faisait déjà dix jours que j’entendais des bruits
venant de la chambre voisine.
Comme un bruit de clou que l’on enfonçait dans un mur
mais ce bruit était si sourd, si lointain de la violence du marteau que je
n’étais pas certain que celui-ci en était à l’origine. Ou peut-être que mon
voisin était devenu fou et qu’il se tapait la tête contre le mur mais à la vue
des petits éclats de plâtre et de peinture écaillée qui tombait de l’autre
côté, chez moi, sur le parquet, juste après ces coups, je me disais que c’était
impossible sinon il serait mort depuis longtemps.
Un soir, le concierge de l’hôtel frappa à ma porte. Je
lui ouvris non sans mal, la porte grinçait et les charnières semblaient avoir
capitulé devant la vieillesse.
J’eu un léger mouvement de retrait devant cet homme
étrange. Il était grand, fin, quelques cheveux gris sur les côtés de son crâne
chauve, le visage pâle accentué par la lueur de la bougie qu’il tenait à la
main. Sa redingote et sa cravate noire étaient un peu élimées, mais sa chemise
blanche était impeccable. Une certaine distinction émanait de lui malgré le
poids des années.
Voilà qu’il venait m’offrir une carafe de leur alcool
maison. Je fus un peu surpris mais après tout, je résidais dans cette chambre
depuis un certain temps déjà. J’esquissais un sourire et le laissait entrer. Il
déposa le plateau avec la carafe et le verre sur mon bureau et s’en alla en me
souhaitant une bonne nuit. Je le regardais s'éloigner dans le long couloir
sombre, sa chandelle à la main.
Aussitôt la porte fermée, je regardais la carafe,
l’alcool était vert. Cela me laissait un peu dubitatif, cela n’avait rien à
voir la couleur pourpre d’un bon vin que l’on hâte de porter à ses lèvres, mais
la curiosité s'empara de moi et voilà que je servais un peu de cet alcool et la
première sensation fut étrange, mais agréable. Certes l’alcool était très fort
cette saveur de plantes était extrêmement addictive. Je m’en servis la moitié
d’un verre et me mis à ma table de travail. Les lignes d’écriture venaient se
poser sur le papier comme si une inspiration venait envouter ma plume et mon
esprit. Des lignes et encore des lignes, l’encrier se vidait comme jamais. Une
chaleur envahissante envahissait mon corps et mon esprit. Mais ma vue soudain
se troublait, mes membres s’engourdissaient, je commençais à avoir du mal à
respirer. Il me fallait ouvrir la fenêtre. J’eus beaucoup peine à me lever et à
me frayer un chemin jusqu’à elle. Mes jambes étaient faibles. Plusieurs fois,
je faillis m’évanouir. Ah ! Cette fenêtre si proche et si lointaine. Je
l'ouvris dans un ultime effort et m’écroulait sur le rebord de celle-ci, en
sueur. La pluie tombait fortement. Je laissais ma tête sous cette pluie froide
le temps de reprendre mes esprits. J’ai dû entre temps m’évanouir, car je suis
revenu à moi qu’en plein milieu de la nuit. Je refermais la porte et
m'écroulais sur mon lit. Épuisé.
À mon réveil, ma tête tournait, j’avais la nausée. Je
me rendormis aussitôt pour ne me réveiller qu’en début de soirée.
Quelqu’un frappa à ma porte. C’était mon voisin de
chambre. Il avait l’air furieux. Il me dit que j’avais passé une partie de la
nuit à taper contre le mur. J’avais beau lui expliquer que je m’étais trouvé mal
et que j’avais passé ma nuit et ma journée à dormir, mais mon explication ne
l’avait pas convaincu. Il partit en claquant ma propre porte avec une telle
violence que ma chandelle s'éteignit. J’étais comme abasourdi par ses
propos.
Je m’assis à ma table de travail, un peu hagard, et me
mis à lire ce que j’avais écrit la soirée précédente. Dix pages ! J’étais
stupéfait ! Dix pages écrites comme jamais. Bloqué dans mon écriture depuis
trois jours, j’avais achevé la partie la plus compliquée. Mon regard quitta mes
feuilles pour se diriger vers la carafe. C’était donc ce fameux alcool. Ma
nausée disparut devant une telle exaltation.
Le concierge passa rapidement me déposer du pain, de
la terrine et une pomme.
La nuit était déjà là, il faut dire que j’avais passé
la journée à dormir et la nuit tombe si vite en hiver. Je fumais une cigarette
à la fenêtre, l’air froid entrait violemment dans mes poumons comme une
aiguille d’acier. Je me remis au travail. Mais rien ne venait. L’église sonna
neuf heures du soir, puis dix, puis onze. Rien. Pas même une rature.
J’observais l’alcool vert, envoûtant et sage dans sa
carafe allongée. À force de l'observer, il devenait presque insolent. Je ne
résistais pas longtemps et m’en servait un verre que je buvais par petites
gorgées. Mon écriture jaillissait. La carafe était presque vide et je ne
perdais pas une seconde de peur que l’effet s’évanouisse. La même chaleur
envahissait mon corps, mais cette fois-ci, je suffoquais, l’alcool était monté
directement à ma tête. Ce n’était plus la nausée. J’étais pris de tremblement
et des cris terribles sortaient de ma gorge. Puis des éclats de rires, puis à
nouveau des cris terribles. Devant le grand miroir, je me regardais en me
tenant la gorge avec mes deux mains afin qu’aucun son ne s'échappe. J’observais
mon teint cireux, mes yeux exorbités, mes cheveux en bataille.
Je devenais fou ! Fou ! Fou !
Il me fallait en finir, je me tapais la tête contre le
mur. Le plâtre et la peinture tombaient.
Deux hommes défoncèrent ma porte et me jetèrent dehors.
Terminer l’enfermement.
Dans la rue, les passants et les bruits de la ville
semblaient indifférents à mon existence.
J’étais enfin un homme libre.
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GD

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Les deux fragments choisis :
jean Pierre DUPREY et Alain BOSQUET
LE VIRTUOSE
Trois semaines déjà que je pouvais contempler la marée chatoyante des toits qui venait mourir sous ma fenêtre.
J’avais trouvé ce logement dans le plus ancien quartier de la cité en même temps que s’ouvraient pour moi les portes d’un atelier d’imprimerie qui avait bien voulu m’employer comme ouvrier typographe.
Mes horaires à l’atelier en journée me permettaient de me livrer une grande partie de la nuit à une coupable passion, j’ai en effet un aveu à vous faire, à vous qui découvrez ces lignes qui resteront comme seules preuves de cette existence (pour laquelle je n’avais pas songé à un tel dénouement démentiel) c’est à la nuit tombée donc que je m’imagine poète et que je livre bataille pour tenir la plume malgré toute la fatigue d’un labeur contraint.
(Qui n’a pas connu ce désir irrépressible de créer alors qu’il est rivé à une tache absurde et répétitive ne connaît pas véritablement cette affreuse souffrance du travail obligé.)
Mais j’en reviens à mon récit, à ce que je nommerai sans hésiter l’expérience la plus incroyable et merveilleuse qui m’a été donné de vivre depuis le jour si sombre de ma naissance.
La rue où trônait l’imposante façade de mon immeuble était très passagère le jour et plutôt calme la nuit, seuls montaient la garde deux grands flamands qui avaient troqué leur couleur rosâtre pour le gris terne du métal, leurs becs crachaient sur la rivière de bitume des cônes de lumière froide et jaunâtre.
De l’autre côté de l’immeuble une voie rapide avalait ces dérisoires habitacles vrombissants emplis de spectres qui plus tard rejoindront ces décharges à ciel ouvert où se décomposeront en étoiles de ferraille tout ce qui faisait leurs lignes orgueilleuses et clinquantes.
Même si de ma fenêtre j’avais une vue imprenable sur les toits je n’étais pas au dernier étage, un monsieur très âgé vivait dans la mansarde sous la pente roide du toit.
Je l’avais croisé dans les escaliers à deux reprises en rentrant de l’imprimerie .Un bonjour à peine audible était sorti de sa barbe mal soignée qui lui tombait sur la poitrine, petit, maigre, le dos cassé (par une vie dure de labeur sans doute), le personnage au premier abord ne m’avait pas inspiré de la sympathie.
J’ai le sommeil assez lourd mais comme je vous l’ai déjà dit je m’efforce d’écrire après la disparition du soleil.
Un soir, (c’était lors de ma première semaine d’installation) alors que j’étais plongé dans un poème qui voulait bien se livrer malgré l’emprise de la fatigue, une musique lointaine se glissa le long des plinthes vermoulues de mon logement, créant de légères perturbations dans les tuyauteries plus habituées à des gargouillis sonores qu’à ces quelques notes faisant vibrer mes 3 osselets internes qui accomplirent sans sourciller leur devoir de transmission jusqu’au siège de mes perpétuelles angoisses.
C’était une musique assez lancinante, comme une plainte animale inlassablement répétée, j’ouvris toute grande ma fenêtre qui par un miaulement tenta un dialogue furtif avec cette suite de notes obsédantes.
Un instrument à cordes pensais-je violon ? violoncelle ? contrebasse ? et puis il y avait cette distance de l’origine sonore, elle semblait venir de vertigineuses hauteurs.
Je sortis sur la palier et montait à l’étage, là où vivait le vieil homme. La musique était plus forte derrière sa porte, je collai mon oreille contre l’épais panneau, il n’y avait plus aucun doute c’était bien là derrière qu’un instrument répétait en boucle cette singulière mélodie si on pouvait nommer ainsi cette avalanche de sonorités qui semblaient sortir péniblement d’un chaos indéfinissable. Je redescendis sans oser importuner ce mystérieux locataire musicien.
Les nuits suivantes la musique revint en force, je ne parvenais plus à écrire, les lignes dansaient devant mes yeux, prises elles aussi dans les mouvements sonores qui s’infiltraient dans toutes les régions de mon corps. Je ne comprenais plus le sens des mots qui devenaient autant d’hiéroglyphes en attente d’un nouveau Champollion.
Cette musique qui semblait gagner chaque nuit en nombre de notes et en puissance semblait vouloir prendre possession de mon âme.
Une nuit, épuisé par cette colocation contre nature je sonnai à sa porte, arrêt brutal de la musique comme effrayée par la concurrence déloyale de cette note misérable d’une non moins misérable sonnette.
voix tremblante et grinçante – « Quiii c’èèèèst ? »
En retour derrière la porte close me forçant à contrefaire une voix aimable
j’expliquais brièvement la gêne que je vivais bien qu’appréciant hautement la musique.
La porte eut le même grincement que la voix de son propriétaire et une main osseuse et fébrile m’invita à entrer.
L’étrange personnage vivait dans le dénuement le plus total , un lit défait aux draps douteux, une chaise bancale, une table encombrée de vaisselle sale et au centre de ce petit théâtre pitoyable un violoncelle dressé comme une divinité oubliée contre un mur écaillé.
Le lustre de la caisse de résonance avait des brillances que ne pouvait expliquer le seul faisceau de lumière pisseuse qui tombait de cet œil de verre oscillant au bout de son nerf optique qui pendait, arraché à la tristesse d’un plafond d’apparence poisseuse.
« Ainsi vous jouez donc de ce violoncelle ? » lui dis-je afin de briser le silence gênant qui pouvait s’installer.
le vieillard abandonna la légèreté de sa carcasse sur l’unique chaise qui ne laissa échapper aucun gémissement sous le poids de ce fantôme, d’une voix où perçait à la fois le découragement et une espérance non feinte l’homme esquissa une réponse, ses mains enserrant un visage dont on devinait malgré la barbe envahissante les traits torturés par de très longues veilles.
« J’essaie de trouver une autre voie dans ma musique, aussi je tente de m’en approcher chaque nuit, mais chaque aube me montre un nouveau chemin hérissé d’autres obstacles à vaincre, j’espère néanmoins pouvoir la découvrir un jour cette voie et ce jour-là les jours heureux reviendront »
Un rideau dissimulait la fenêtre, tout en écoutant le vieillard, j’avais discrètement soulevé l’épais tissu et j’avais hasardé un œil à l’extérieur , avec une agilité étonnante pour son âge le vieillard avait bondit de son siège et avait rabattu violemment le pan du rideau, tout son corps semblait se tordre sous une affreuse tension intérieure il bredouilla : « ce violoncelle est un leg de ma famille, quatre générations en ont bénéficié et il a disons certaines qualités particulières, mais il est très difficile à apprivoiser »
Il s’interposait maintenant entre moi et la fenêtre comme un cerbère « votre curiosité est maintenant satisfaite, je suppose ? » et sa main squelettique me désigna la sortie.
Je vivais à l’intérieur un intense bouleversement, en effet ce que j’avais entrevu par la fenêtre alors que j’avais soulevé un angle du lourd rideau
qui l’escamotait m’avait effrayé au plus haut point, mon regard n’avait rencontré qu’un espace d’une noirceur inquiétante et on ne pouvait incriminer la seule mauvaise transparence des vitres : toute lueur et rumeur de la grande ville en était inexplicablement absente, et cette fenêtre était exposée du côté le plus actif et bruyant de la cité.
Cette vision fugace d’un aussi incompréhensible abîme me fit frissonner malgré la chaleur moite qui régnait dans cette petite chambre. La réaction très vive du vieillard m’avait elle aussi effrayé, Quel affreux secret cachait donc ce vieillard musicien ? je me rappelais en cet instant une nouvelle de Lovecraft qui m’avait dans ma jeunesse terrifié la musique d’Erich Zahn, se pouvait-il que cet homme converse avec son violoncelle avec des puissances maléfiques ? je me raisonnais, mon imagination me jouait-elle de vilains tours ? Laissons là à la seule magie du livre me dis-je.
Après avoir remercié l’inquiétant vieillard, je m’en retournais à mon appartement désorienté et l’esprit affreusement tourmenté.
Réalisant qu’une solution serait impossible à trouver avec ce sinistre locataire, je me préparais à supporter l’insupportable, mes labyrinthes auditifs virent défiler les jours suivants des cohortes de soldats de coton qui tant bien que mal veillèrent sur mes prétentions poétiques.
Jusqu’au soir où … ou devrais-je dire en plein cœur d’une nuit ? Cette fidèle ligne de défense cotonneuse fut enfoncée par un fracas que j’identifiais sur le vif comme un énorme craquement qui ébranla le plafond d’où tomba une neige poussiéreuse.
Pressentant un drame chez mon voisin je me précipitais à son étage, j’appelais, aucune réponse, une forte lumière rampait sous sa porte et crevait derrière moi le gouffre de la cage d’escalier, je m’appuyais de toute ma force contre la porte et elle céda, déjà certainement mise à mal par ce que j’allais entrevoir.
Ce que j’avais cherché inconsciemment durant toute ma vie ingrate et sans joie, la révélation d’un ailleurs où la liberté de l’âme serait délivrée à tout jamais de la gangue pesante du corps se tenait là soudain devant moi.
Est-ce le hasard qui avait guidé mes pas jusqu’en ce lieu ? Jusqu’en cet instant ? Est-ce lui qui avait tout orchestré à la note près ?
Ce que je découvris en franchissant le seuil de cette chambre (ou devrais-je dire antichambre ? ) bousculait toutes nos croyances, bouleversait toutes nos logiques humaines.
La fenêtre était béante, le rideau avait été arraché, une immensité qui défiait les limites de l’œil humain avait remplacé toute la ville, mais ce n’était plus l’obscurité comme je l’avais entrevu lors de ma visite mais une lumière intense qui après avoir inondé la chambre dessinait ce que l’on pouvait décrire comme une route infinie qui se précipitait dans ce qui n’était pas un ciel, mais un espace dans lequel tournoyaient des constellations nées du cerveau d’un artiste saisi de démence.
A mi-chemin de cette route (mais ces mots tentent trop maladroitement de décrire une réalité qui ne supportait plus aucune comparaison terrestre) le vieux violoncelliste me faisait signe, ce n’était plus lui ou disons que les signes de l’accablante vieillesse l’avaient totalement abandonné, il flottait jeune, imberbe et souriant des lucioles dans les yeux, entre ces mains agiles l’archet dansait sur les cordes.
Et c'était une incroyable symphonie qui jaillissait maintenant de son instrument, en place de celle que j'avais entendue au cours de toutes ces nuits, une joie indéfinissable en émanait, cette joie envahissait toutes les fibres de mon corps, une parole s’imposa comme un ordre en cet instant à mon esprit : « presse toi la voie va bientôt se refermer et après il ne sera plus temps ! » je me souvins aussi des paroles du poète : « Impose ta chance, serre ton bonheur et va vers ton risque »
Après avoir griffonné ces dernières lignes je cédais à la sagesse de ces voix intérieures. Vous qui me lisez, qui doutez certainement de la véracité de ce récit, qui attendez une suite improbable, sachez que le ciel lui, ne peut attendre.
RD
15 07 2021
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